Nath va au cinéma

16 janvier 2020

J'ai perdu mon corps ★★★

Comment un film d'animation indépendant français se retrouve t-il nommé aux Oscars ? Tout simplement parce qu'il est admirable. J'ai perdu mon corps est poétique, sensible et d'une beauté visuelle remarquable. Adapté du roman 'Happy Hand' de Guillaume Laurant, scénariste de Jean-Pierre Jeunet, Jérémy Clapin s'est approprié cette histoire fantastique de manière originale, autant dans son écriture que dans son approche visuelle. Le dessin animé est tout approprié pour donner vie à cette main en quête de son corps perdu. 

Le film s'ouvre sur un accident, on découvre avec effroi un corps étendu sur le sol, du sang... Puis, dans un hôpital, ce n'est pas l'homme qu'on voit se réveiller, groggy, mais bien cette main qui va s'échapper à la recherche de son corps. S'ensuit alors un double récit, celui du périple de la main au cœur de Paris, et celui de Naoufel, son corps, lorsqu'il était encore entier. Entier, pas vraiment. Le jeune homme est blessé intérieurement depuis son enfance, il cherche lui-même à se reconstruire. Sa rencontre touchante avec Gabrielle sera une étape importante pour reprendre sa vie en main, si l'on peut dire.

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Visuellement le film est riche, les plans sont cinématographiques dans leur profondeur de champs, leur composition à la perspective remarquée donne un rendu parfois assez réaliste, c'est réfléchi comme si c'était tourné avec une caméra face à de vrais acteurs dans des décors réels. La mise en couleur et la délicatesse du trait apportent quand à elles la poésie qui rend ce film sensible. Le dessin doux met en valeur les matières grâce auxquelles on ressent les différentes ambiances selon les lieux.

L'immersion devient totale par le traitement du son. D'abord les dialogues, de qualité dans leur écriture et leur interprétation, emmènent encore plus de vie et de réalisme. Le doublage est habité, les voix, notamment de Hakim Faris, Victoire Du Bois et Patrick d'Assumçao, ont un grain qui fait écho à la beauté des images. La main ne parlant évidemment pas, c'est la musique de Dan Levy, du groupe The Dø, qui accompagne son périple en le rendant encore plus émouvant. La musique est un atout important au film, l'histoire montre l'importance du son, Naoufel est d'ailleurs attaché à des enregistrements sonores grâce auxquels il retrouve les sensations perdues de son enfance. L'aspect sensoriel est ainsi exacerbé, la main est portée par ses souvenirs tactiles dont la musique en traduit bien l'émotion. 

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D'une mélancolie profonde, J'ai perdu mon corps est désespérément beau par sa quête de retrouver quelque chose de perdu, un corps, des souvenirs, des sensations... Cette fable fantastique est touchante, la course poursuite menée par la main est pleine de rebondissements aux émotions variées, les flash back amènent une poésie tendre en découvrant qui est Naoufel, un jeune homme sensible et fragile. On met peu de temps à ressentir de l'empathie et ainsi une furieuse curiosité de savoir quand et comment il a perdu sa main, jusqu'au moment fatal où l'on voit l'accident se dessiner, le ventre noué... Jérémy Clapin signe un premier long métrage bouleversant et plein d'humanisme, réalisateur à suivre !  


08 janvier 2020

Les Filles du Docteur March ★★★

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Après Lady Bird, Greta Gerwig réunit de nouveau Saoirse Ronan et Timothée Chalamet dans l'adaptation du célèbre roman 'Les Quatres Filles du Docteur March'. Sa version apporte une certaine fraîcheur à cette histoire déjà adaptée plusieurs fois au cinéma comme à la télévision, c'est moderne, tendre et féministe juste comme il faut. 

Passer de Lady Bird aux Filles du Docteur March semble être aussi périlleux qu'un grand écart. Et pourtant, on ressent une certaine similitude entre ces deux films, se déroulant à deux époques différentes, mais montrant chacun une jeune femme culottée et déterminée, tenant têtes aux normes établies par la société. L'introduction du film résume de manière ingénieuse, par ce dialogue entre l'éditeur et la jeune écrivaine, ce que la société attend d'une femme pour une histoire convenue. Il n'est pas surprenant que Greta Gerwig réalise l'adaptation du roman de Louisa May Alcott, elle traite intelligemment du féminisme dans son cinéma, sans en faire trop, en étant toujours très juste et subtile.

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Saoirse Ronan illumine le film en étant Jo March, la plus audacieuse des sœurs. Elle dégage une fougue et une énergie visible à l'écran quand Emma Watson et Timothée Chalamet restent dans un registre qu'on connaît, sans surprise, la première à l'allure toujours trop polie, le second impertinent et séducteur. À leurs côtés, on retrouve Florence Pugg (tête d'affiche dans Midsommar et prochainement auprès de Scarlett Johansson dans Black Widow) et Eliza Scanlen qu'on découvre ici, les deux autres sœurs. Laura Dern est quant à elle la mère généreuse, Meryl Streep la tante hautaine qui rappelle Lady Violet dans Downton Abbey et Louis Garrel incarne Friedrich Bhaer, celui qui encourage Jo March à être encore meilleure.

Les quatre sœurs incarnent quatre profils différents, toutes créatives. Jo est celle en quête de liberté aux antipodes de ce que la société attend d'une femme, elle est prête à tout pour vivre de sa passion, l'écriture. Meg est l'amoureuse, elle choisit de se marier par sentiment et non par profit et n'osera pas développer ses talents d'actrice, contrairement à Amy qui cherche le bon parti pour vivre dans la richesse et la haute société tout en essayant d'améliorer ses talents de peintre. Et enfin la timide Beth, musicienne talentueuse, est la douceur incarnée encore trop jeune pour penser à son avenir.

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Les décors et costumes sont somptueux, l'univers visuel créé est un délice pour les yeux. On se retrouve dans un cadre chaleureux mais peut-être un peu trop propre. Tout est parfait chez les March, les menaces de pauvretés ou de maladie sont comme repoussés par cette bienveillance toujours présente, même si le drame n'est jamais loin et reste touchant par l'interprétation habitée des actrices. Leurs moments d'alégresse, comme leur pièce de théâtre maison, est un petit plaisir à regarder. La mise en scène est dynamique, on ne s'ennuie pas même si on connaît l'histoire alors que le film dure plus de deux heures.

Les Filles du Docteur March montre un féminisme optimiste, sans compétition, résolument moderne à une époque qui ne l'est pas. Jo est un personnage qui veut vivre ses rêves et qui s'en donne les moyens, nourrie par sa générosité, son impertinence et son audace. Elle est une héroïne nécessaire qui redonne confiance en soi dans une atmosphère peut-être un peu trop sereine mais d'un bonheur appréciable. Le prochain projet de Greta Gerwig s'annonce encore surprenant puisqu'elle va donner vie à Barbie sous les traits de Margot Robbie au physique parfait pour le rôle ! Affaire à suivre...

03 janvier 2020

Le Roi Lion ★★

Noël 1992, alors enfant je découvre Le Roi Lion au cinéma. Ce dessin animé m'a émerveillée, à faire tourner la cassette vidéo en boucle quelques mois plus tard, à en connaître chaque chanson par cœur, à remplir des feuilles de dessins de Simba et ses compagnons, cherchant la copie parfaite. Aujourd'hui c'est Disney qui calque ses propres œuvres, en films 'live' ou dans ce cas en images numériques à l'aspect ultra-réaliste. Je n'ai pas voulu voir cette nouvelle version dirigée par Jon Favreau au cinéma, amère de découvrir une bande annonce copiant les plans originaux, frileuse de cette approche à l'apparence documentaire, mais je reste curieuse et découvre enfin Le Roi Lion version 2019 en Blu-ray.

Évidemment l'histoire ne change pas. La trame shakespearienne du méchant oncle qui évince le lionceau héritier suite à un plan machiavélique fonctionne toujours, à l'époque c'était d'ailleurs la première fois que l'on voyait un mort dans un film Disney. Cette tragique scène des gnous dévalant dans le canyon présentait alors une énorme avancée technologique grâce à l'utilisation de l'animation sur ordinateurs, une première pour les Studios dans la réalisation de leurs Grands Classiques.

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Aujourd'hui le film tout entier est un pari technologique, à part le magnifique plan du lever de soleil en ouverture qui a été réellement filmé lors des repérages, tout est recréé numériquement, les paysages comme les animaux. Le moindre grain de poussière paraît réel, cela en est déstabilisant. Si les animaux ne parlaient pas on pourrait vraiment croire regarder les images d'un documentaire. Une vidéo dans les bonus du Blu-ray présente l'énorme travail accompli, utilisant la technologie VR afin d'obtenir un aspect réaliste comme si les plans étaient filmés par un humain tenant une caméra. Dans ce sens, le film est parfaitement réussi. Mais les nostalgiques comme moi préféreront le dessin animé, dont les couleurs plus vives et les scènes de chansons mises en scène comme des comédies musicales chorégraphiées apportent plus de magie et d'émotion.

Les chansons emballent toujours par leur rythme, mais visuellement leur mise en scène est moins fun que la version dessinée. Exit le ballet symétrique d'animaux autour des jeunes Simba et Nala pour 'Je voudrais déjà être roi', adieu Scar et ses hyènes parodiant un défilé nazi, les animaux se meuvent de manière réaliste, faisant disparaître beaucoup de références visuelles. Niveau interprétation, on préférera la casting américain, offrant notamment un duo enchanteur entre Donald Glover et Beyoncé pour 'Can you feel the love tonight'. Que ce soit pour les chants ou les dialogues, les acteurs choisis collent bien à leurs personnages. La version française manque un peu de vivacité, même Jean Reno qui prêtait déjà sa voix à Mufasa en 1992 semble moins habité.

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Les bonus du Blu-ray sont assez riches et même plus intéressants que le film en lui même. On peut alors découvrir le processus créatif et technique de la réalisation des images numériques, ainsi que le casting américain lors de séances de doublage offrant quelques anecdotes. Tous n'ont pas le don du chant, tel Seth Rogen dont la texture vocale est pourtant idéale pour interpréter Pumba, mais il recevra l'aide précieuse de Pharrell Williams qui se retrouve producteur de cinq chansons du film. Pour les plus férus de chansons, une version karaoké est même disponible ! Avec un bon équipement, vous serez en totale immersion grâce à la qualité exceptionnelle d'image et de son qu'offre le Blu-ray.

Ce remake du Roi Lion n'était pas indispensable, mais il a le mérite de continuer à faire vivre cette histoire intemporelle auprès des nouvelles générations même si le dessin animé, plus fantaisiste, est plus approprié pour développer leur imaginaire.


Le Roi Lion en DVD, Blu-Ray, Blu-Ray 3D, Blu-Ray 4K UHD, Blu-Ray 4K UHD Steelbook et Édition collector depuis le 22 novembre, ainsi qu'en VOD et EST. Édité par Disney DVD dont vous pouvez suivre l'actualité sur son site et sa page Facebook.


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22 décembre 2019

Skin ★★★

Présenté lors du dernier Festival de Deauville, Skin n'a malheureusement pas eu le droit à une sortie dans les salles françaises. Sujet qui dérange ? Trop violent ? Trop réaliste ? Skin est pourtant l'histoire vraie de la rédemption d'un néo-nazi américain, superbement interprété par Jamie Bell. C'est donc en DVD, Blu-Ray et VOD, grâce à l'éditeur Lonesome Bear, qu'il nous est possible de découvrir le film de Guy Nattiv, réalisateur israélien parti à la conquête d'Hollywood.

Skin, c'est d'abord un court métrage récompensé aux Oscars en ce début d'année qui a permis à Guy Nattiv de réaliser un long en approfondissant son sujet délicat. Il aborde le racisme via un groupe de néo-nazis américains dans ses deux versions dont le long métrage qui n'est ni un remake du court, ni une version rallongée. Bien que portant le même titre, chacun de ces films a sa propre histoire, le premier est une confrontation brutale entre des Blancs et des Noirs à l'issue fatale inattendue, le second va plus loin en racontant l'histoire vraie de Bryon Widner, un néo-nazi, qui par amour fera tout pour fuir et effacer sa haine gravée dans la peau. Le court métrage est en bonus du DVD, il est fortement recommandé de le regarder, les deux films se font écho et dégagent une force différente mais complémentaire. 

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Le propos est violent, l'écriture est subtile pour toujours donner à ressentir une crainte de danger. Le montage fait ressentir une certaine fébrilité, les images brèves des séances de "détatouage" viennent morceler la narration comme des coups d'electrochoc. Jamie Bell joue juste, l'évolution de son personnage qu'on découvre détestable au début, se nuance petit à petit pour qu'on ressente une réelle empathie et surtout comprendre comment il est arrivé dans cette communauté et ce qui le motive à enfin la quitter. Physiquement il s'est transformé en brute, mais derrière sa carapace tatouée, il sait faire apparaître dans son regard une douceur inattendue. Danielle Macdonald, Vera Farmiga et Bill Camp notamment lui donnent la réplique, tout le casting est par ailleurs formidable. 
 
C'est vraiment intéressant de voir comment Guy Nattiv arrive à diversifier son sujet. Il montre une violence brute par les propos de ses personnages et les actions immorales organisées par le groupe. Alors que le court métrage va à l'essentiel, le long est plus complexe, plus psychologique et montre de manière effarante que le groupe néo-nazi ressemble plus à une secte qu'à une communauté aux convictions politiques affirmées. Sans raconter la même histoire, le titre Skin convient parfaitement aux deux films. Le court présente une confrontation entre Blancs et Noirs, la couleur de la peau est littéralement le sujet du film. Le long fait plutôt référence aux tatouages du personnage principal mais aussi à ceux de sa communauté, ils sont tous marqués. Mieux, le tatouage est une des premières étapes de leur intégration. Mais Bryon veut se défaire de cette vie et doit effacer ses tatouages, telle une lente et douloureuse mue pour trouver enfin la paix et la rédemption. 

Skin en DVD, Blu-Ray et VOD depuis le 3 décembre. Édité par Lonesome Bear dont vous pouvez suivre l'actulaité sur son site.

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12 novembre 2019

Les Misérables ★★★★

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Le collectif Kourtrajmé ne cesse de s'affirmer au Cinéma ces dernières années, offrant une nouvelle vision de celui-ci, moins calibrée, où chacun sait y mettre sa touche personnelle dans un style affirmé et maîtrisé. On se souvient de l'excellent Le Monde est à toi de Romain Gavras et du poétique Visages Villages d'Agnès Varda et JR qui ont marqué ces deux dernières années. C'est au tour de Ladj Ly de débarquer sur grand écran de manière fracassante avec son prix du Jury à Cannes en mai dernier, pour ce premier long métrage de fiction qui poursuit la logique de sa production documentaire jusqu'à présent, en traitant de la complexe relation entre la police et les habitants de banlieue. Loin des clichés habituels, Les Misérables, d'une réalité saisissante, risque de marquer les esprits comme a pu le faire La Haine vingt cinq ans plus tôt.
 
Présenté en avant-première au Club 300 Allociné, Ladj Ly accompagné de ses comédiens Djebril Didier Zonga et Almamy Kanouté sont venus parler du film après la projection tant attendue, devant un public largement conquis. On apprend que le CNC n'a pas soutenu la production des Misérables qui sera finalement récompensé à Cannes et représentera la France lors de la prochaine cérémonie des Oscars. Surtout, faisant suite au court-métrage du même nom réalisé deux ans plus tôt, le scénario s'inspire de faits réels dont Ladj Ly a été témoin. Il s'est nourri de son vécu et a fait participer ses proches pour mettre en place ce long métrage, sans jamais avoir l'illusion de voir ni du "reconstitué", ni du documentaire. On ressent la sincérité, la douleur comme la liesse, la solitude et haine toujours ambiante. La carrière de Ladj Ly est dorénavant bien lancée au cinéma et il compte bien en faire une trilogie. 
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Loin du Cinéma de divertissement, le réalisateur qui a grandi à Montfermeil impose son talent narratif, indéniablement. Il a choisi de ne pas suivre une trame classique et surprend en prenant le temps d'instaurer son histoire qui se déroule en trois temps. L'introduction est plutôt bon enfant, l'équipe de France vient de gagner la coupe du monde de football, le peuple se rassemble sur les Champs Elysées, l'atmosphère est à la fois détendue par l'immense joie générale et moite par la température estivale. En deuxième temps, on rentre dans le vif du sujet, en banlieue, accueillir une nouvelle recrue dans la Brigade Anti-Criminalité et suivre la patrouille durant quasi 24h. Jusque là le film est déjà très bon, animé par divers incidents plus ou moins révoltants. 
 
Là où Ladj Ly frappe fort, c'est qu'il vient nous surprendre une dernière fois en envoyant un dernier uppercut quand on vient de se prendre plusieurs bonnes claques pendant un peu plus d'une heure. Sans spoiler, la scène de conclusion frappe très fort, par sa longueur, son intensité, sa violence, sa véracité désarmante. Cette seule scène, quasi inattendue, transforme le film, affirme son identité unique, vient déstabiliser le spectateur qui pensait avoir tout vu. La force des acteurs associée à la justesse du rythme imposé en font la pièce maîtresse du film.

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La vision qu'apporte Les Misérables sur les banlieues témoigne à quel point elles sont complexes. Il n'y a ni gentils, ni méchants, ceux qui continuent à voir cela sont clairement passés à côté du film. Que ce soit côté flics ou habitants, on ne les stigmatise pas, on ne fait que voir à quel points ils sont tous humains et souvent désemparés, essayant en général de trouver un compromis en premier lieu dans les situations difficiles, même si on a tendance à avoir un peu plus de compassion pour certains personnages que d'autres. Oui, dans les banlieues il y a des clans entre les jeunes et autres patriarches, il y a la police, mais ce système évolue tout de même ensemble dans toute sa complexité. Chaque spectateur pourra peut-être s'identifier à un personnage différent mais le constat général devrait être le même pour tout le monde, ce film est politique et humaniste, il n'y a pas de gentils ou de méchants, seulement des victimes d'une société qui les laisse de côté.

Les Misérables, le 20 novembre au cinéma


07 novembre 2019

Le Daim ★★★★

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On n'arrête plus Quentin Dupieux ! Alors qu'il vient de terminer le tournage de Mandibules son prochain long métrage, Le Daim débarque en DVD, six mois après avoir ouvert la compétition de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes. En 2010, il nous présentait un pneu tueur dans Rubber, aujourd'hui c'est une veste en daim qui envoûte Georges, magistralement interprété par Jean Dujardin. Encore une bonne comédie absurde qui vire vers le gore dont seul Dupieux sait divinement composer ce surréalisme lattant.

Absurde, pas complètement. L'ambiance créée navigue entre le réel et le surréalisme toujours sur le fil pour vite devenir inquiétante mais tout aussi hilarante. L'ouverture du film donne le ton, pose le thème : le blouson. C'est très mystérieux. On comprendra cette scène plus tard. Avant cela on découvre Jean Dujardin, perplexe au volant de sa voiture, abandonnant sa veste dans des toilettes d'autoroute. Un homme qui change de vie, déterminé mais à l'air pourtant paumé, on ne sait pas si on saisit bien ce qu'il se passe jusqu'à ce qu'il rencontre cette veste en daim. On est témoin d'un coup de foudre entre un homme et un vêtement. Tout à coup il forme un duo fort avec la veste, l'acteur interprétant à la fois George et le blouson de manière assez impressionnante tellement cela fonctionne sans jamais être ridicule.

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On est en plein milieu des Pyrénées, dans un village perdu et peu peuplé. Il y rencontre Denise, interprétée par Adèle Haenel, fascinée par cet homme. Elle aussi semble magnétisée par ce duo étrange. On ne les arrêtera plus. Georges se prend pour un réalisateur et se filme, ou plutôt filme sa veste, et tout va vite s'emballer. Les images que vous verrez dans le camescope de Georges ont vraiment été filmées par Jean Dujardin, tel que son personnage l'aurait fait. Dupieux a fait confiance à son acteur et ça fonctionne. 

On rit et pourtant le délire part loin. On se retrouve rapidement dans une comédie gore sans retenue. La musique vient appuyer ce climat inquiétant. On reste à tout instant avide de voir jusqu'où tout ce délire peut aller. Les rebondissements sont surprenants, la fin est une apothéose qui laisse en plus une libre interprétation possible. Le réalisateur a eu l'intelligence de ne garder que l'essentiel, le film étant assez court, 1h17. Ainsi le rythme ne s'essouffle jamais, la fascination pour cet homme fou amoureux de sa veste est inévitable, tout comme le comportement d'Adèle Haenel qui évolue vers un autre type de folie tout aussi captivant. C'est du Dupieux, c'est fantastique.


Le Daim en DVD, Blu-Ray et VOD depuis le 5 novembre. Édité par Diaphana Edition Video dont vous pouvez suivre l'actulaité sur son site et sa page Facebook.


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05 novembre 2019

À couteaux tirés ★★★

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Une partie de Cluedo au cinéma, ça vous dit ? Rian Johnson n'a pas réellement adapté le célèbre jeu de plateau puisqu'il va bien au delà de ce genre d'intrigue avec À couteaux tirés, mais sa galerie de personnages, les décors et costumes colorés, le lieu du crime y font penser. On se laisse allègrement emporter par l'enquête pour savoir qui a bien pu tuer Harlan Thrombey, le richissime auteur de romans policiers, le soir de ses 85 ans dans sa propre demeure, car même si cela ressemble à un suicide, un intervenant inconnu semble en douter et fait appel à Benoît Leblanc, célèbre détective privé, pour élucider l'énigme.

J'ai eu le plaisir de découvrir ce film lors d'une avant-première organisée par le Club 300 Allociné, sans en avoir vu la moindre bande-annonce ou information à son sujet et ce fut une agréable surprise. Il y a toujours une appréhension pour ce genre de film : deviner trop rapidement qui est le coupable et ne plus avoir de surprises après cela. Quand les ficelles sont trop visibles, l'ennui vient vite, et quand cela se prend trop au sérieux l'effet théâtral devient assommant. Je me souviens de la dernière adaptation du Crime de l'Orient Express par Kenneth Branagh qui m'avait pas mal déçu dans ce sens. De son côté, À couteaux tirés a tout bon, car en plus de garder le suspense jusqu'à la fin, le film est palpitant et drôle. 

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L'affiche est d'ailleurs assez impressionnante puisqu'elle réunit Daniel Craig, Jamie Lee Curtis, Christopher Plummer, Chris Evans, Toni Colette, Michael Shannon, Don Johnson, Ana de Armas (vue notamment dans Blade Runner 2049), Lakeith Stanfield... Et Daniel Craig offre une prestation surprenante en détective assez déstabilisant entre son allure curieuse et son accent venant tout droit d'une campagne profonde du sud des États-Unis. C'est lui le chef d'orchestre dans cette histoire, il vole aisément la vedette aux autres grandes têtes d'affiche pour promener le spectateur dans ses pistes surprenantes alors que ce dernier joue le jeu et tente aussi de découvrir la clé du mystère.

Rian Johnson a été très fort avec son scénario puisqu'il a rendu son film ludique, le spectateur est invité à jouer au détective. Malgré une introduction assez longue et répétitive, le film prend son envol après une série d'interrogatoires qui pose tout de même les bases, pour partir dans un labyrinthe de suspicions, empreint d'humour noir et sachant manier la caricature de ses personnages à la perfection. Alors qu'il arrive à garder le suspense jusqu'à la fin, même quand on pense avoir compris, quelque chose vient toujours perturber notre raisonnement et ajoute une pièce de mystère à résoudre. Mais au delà de l'enquête, l'histoire de cette famille devient vite passionnante, on découvre petit à petit la personnalité de chacun, évidemment tout le monde pourrait être coupable, c'est jubilatoire.

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Il va de soi qu'il est préférable de ne rien dire sur cette histoire, pour permettre à chacun d'être surpris. En tout cas tout le monde semble avoir pris du plaisir sur ce tournage et les spectateurs devraient aussi prendre du plaisir à voir tout ce petit monde se déchirer afin de démêler le vrai du faux. Rian Johnson a ainsi su moderniser les romans à tiroirs comme ceux d'Agatha Christie, en transposant cette intrigue à notre époque, faisant échos à quelques problèmes de la société actuelle tout en gardant un ton léger et drôle.


Au cinéma le 27 novembre


 

22 octobre 2019

Joker ★★★★

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 Couronné lors de la dernière Mostra de Venise du Lion d'Or, Joker de Todd Phillips commence sa carrière très fort avec déjà plus de 1,5 millions de spectateurs en France sur sa première semaine d'exploitation. Forcément curieuse de ce succès quasi assuré et de l'origine imaginée ici de l'un des meilleurs méchants de Batman, il m'aura pourtant fallu deux visionnages pour me faire une opinion. Je garde forcément en tête l'incroyable performance d'Heath Ledger du Dark Knight de Christopher Nolan, car on a très envie de comparer, bien qu'ici le personnage soit abordé dans un angle encore jamais vu au cinéma. Todd Phillips et son co-scénariste Scott Silver livrent leur propre vision sur l'origine du Joker, et c'est en effet très surprenant et singulier.

Ceux qui pensent aller voir un énième film DC Comics, ou pire un film de super-héros, peuvent passer leur tour. Joker est un film d'auteur, dramatique, grave, psychologique et violent. N'imaginez même pas une rencontre entre ce personnage et le prochain Pattinson-Batman, cela n'aurait pas de sens (j'espère que ce n'est pas prévu). Et ceux qui pensent que Joaquin Phoenix vient remplacer le malchanceux Jared Leto pour reprendre le flambeau peuvent aussi se raviser. J'espère profondément qu'il n'y aura pas de suite, que cette performance restera unique. Ce film n'est pas sur le Joker, mais sur Arthur Fleck, sa solitude, sa pathologie, son mal-être à une époque où les plus démunis sont de plus en plus exclus de la société. Tout cela cumulé crée le Joker, et c'est bien l'évolution de ce personnage invisible à la base devenant le grand méchant qu'on connaît qui aura de l'intérêt ici.

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Toute l'histoire n'est pas réécrite. On reste à Gotham, Thomas Wayne est en campagne pour accéder à la mairie, le jeune Bruce n'est pas loin, l'asile d'Arkham existe. Les bases sont là. Mais avant Batman, avant le Joker, il y avait Arthur Fleck, un homme rachitique qui s'use à faire le clown de service pour pas grand chose et qui se rêve artiste comique de one-man-show. Il vit chez sa mère, s'occupe d'elle dans leur misérable appartement. Sa pathologie ne l'aide pas à s'acclimater en société, il est affecté d'un symptôme psychologique, le rire prodromique, un rire incontrôlable qui peut surgir à tout moment. 

Ce fameux rire, une marque du Joker, on l'a vu interprété de différentes manières. Dans ce film, il est profondément dramatique. C'est l'une des raisons qui m'a poussée à voir une deuxième fois Joker. On sait le personnage fou, mais le fait que son rire ne soit pas contrôlable apporte une nuance encore jamais vue. Il se rêve drôle, et lorsqu'il essaie de faire rire les gens c'est bien le contraire qui arrive. Lorsque les gens rient, c'est pour se moquer de lui. La violence qu'il subit à cause de cela, qu'elle soit psychologique ou physique est atroce. Au premier visionnage, je n'ai du rire qu'une fois, et encore j'éprouvais une réelle tristesse pour Arthur Fleck. Le film met mal à l'aise dans son ensemble car on vient en sachant qu'on va voir la naissance d'un méchant, alors qu'on est sensé le détester on éprouve beaucoup de peine et d'empathie pour lui.

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Le scénario vient fouiller là où ça fait mal. Toutes les petites choses négatives de sa vie qui se cumulent vont un jour exploser. On évoque son enfance, avec un doute très excitant sur ses origines, on le voit se faire frapper, humilier, on le voit être abandonné par le peu d'aide qu'il pouvait avoir. Et tout le génie de l'interprétation si fine de Joaquin Phoenix explose à l'écran. On voit un homme courbé, aux os proéminents, laid, victime, se transformer en symbole charismatique, beau et extrêmement violent. Physiquement, il impressionne non pas par la maigreur qu'il a atteint pour le rôle (il est loin d'être le premier à le faire), mais par sa gestuelle et la façon dont il la fait évoluer. Ses danses sont aussi démentes que son rire. C'est simple on ne voit que lui !

Même si la qualité de ce film vient en grande partie de la performance de Joaquin Phoenix, le reste n'est pas mal non plus. La photographie est magnifique, quelques plans sont d'une beauté incroyable. Au premier visionnage, j'étais perplexe par rapport à la longueur du début et à la présentation du personnage que j'ai trouvé longs et redondants parfois, pourtant cela m'a paru finalement nécessaire lors de la deuxième séance, afin d'insister sur son mal-être. Aussi le scénario arrive à connecter la vie du Joker avec celle des Wayne et donc du futur Batman, sans être trop lourd mais en laissant des questions ouvertes où chacun peut se faire sa propre opinion. Quelques scènes restent inutiles au montage, comme celles concernant les explications visuelles sur la relation entre Arthur Fleck et sa voisine jouée par Zazie Bettz, mais cela reste assez insignifiant dans l'ensemble.

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Le méchant dans ce film n'est finalement pas le Joker malgré les crimes horribles qu'il commet. Son principal adversaire est le présentateur télé Murray Franklin, joué à la perfection par Robert de Niro. C'est quasiment cet homme qui crée le Joker, du moins qui lui donne un nom, car le Joker a été créé par tout un tas d'autres gens, tous issus des classes hautes de la société, des petits prétentieux de Wall Street à Thomas Wayne lui-même. On peut y voir une critique de la société actuelle avec des riches qui ont le pouvoir et qui créent de plus en plus d'inégalités avec les pauvres. On voit surtout la naissance du chaos en même temps que celle du Joker. Et qui de mieux pour incarner le chaos que ce personnage ? Cette symbolique était déjà exploité dans Dark Knigth dans lequel le Joker semait le chaos partout où il passait. 

Alors qui est le meilleur entre Ledger et Phoenix, au final on s'en fout ! Les deux sont singuliers et ont leur personnalité, leur approche scénaristique est différente et les deux acteurs ont offert une performance exceptionnelle. La seule différence entre Joaquin Phoenix et ses prédécesseurs est qu'il montre la naissance du Joker quand tous les autres ont interprété le personnage déjà mûr.