Nath va au cinéma

19 mars 2020

Un ticket pour Fenêtre sur cour

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Être enfermé chez soi et chercher à s'occuper comme on peut, ça vous rappelle quelque chose ? Fenêtre sur cour d'Alfred Hitchcock évidemment ! L.B. Jefferies, dit Jeff, se voit immobilisé suite à une fracture de la jambe. Reporter-photographe toujours avide d'action, il n'a plus que pour distraction l'arrière cour de son immeuble avec vue sur les fenêtres de ses voisins. Très vite il soupçonne Lars Thorwald d'avoir assassiné sa femme. Il en parle à sa fiancée, Lisa Fremont qui ne veut pas prendre au sérieux ses divagations d'homme qui s'ennuie avant de rejoindre l'avis de Stella, l'infirmière, qui trouve qu'il se passe quelque chose de louche. Jeff finit par demander de l'aide à son ami détective, que l'enquête commence...

Pour des histoires de droits, on a failli ne jamais revoir ce film qui a pourtant été un succès à sa sortie aux États-Unis en 1954, puis en France l'année suivante, tout comme La Corde, Sueurs froides, L'Homme qui en savait trop et Mais qui a tué Harry. James C. Katz, alors président d'Universal Picture Classic, les a restaurés pour une rediffusion dès 1984. Sans lui, nous n'aurions jamais vu ces films qui sont devenus des classiques du maître du suspense. Il a ainsi exaucé le souhait d'Hitchcock qui disait lui-même « je veux qu’on se souvienne de moi comme de l’homme qui a diverti des millions de gens à travers la technique du cinéma ».

Adapté de la nouvelle de Cornell Woolrich publiée sous le pseudonyme de William Irish, It Had to Be Murder, Alfred Hitchcock n'hésite pas comme à son habitude à retoucher le scénario écrit par John Michael Hayes. Il donne au héros campé par James Stewart un métier, celui de reporter-photographe, et ajoute donc de l'envergure à son personnage en lui offrant une qualité de fin observateur mais aussi du matériel justifiant un voyeurisme professionnel grâce à son téléobjectif. D'autres voisins viennent animer la vie de l'immeuble comme la sculptrice, la danseuse Miss Torso et le musicien chez qui Hitchcock fera son traditionnel cameo à la 25ème minute, tous artistes pour confirmer le style du quartier. Mais c'est surtout la création du personnage de Lisa, interprété par Grace Kelly, alors muse du réalisateur, qui apporte une réelle ampleur à l'histoire en étant la fiancée toujours bien apprêtée venant rendre régulièrement visite à son amoureux.

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Le tournage se déroulera sans accrocs car le metteur en scène a tout prévu dès le stade du scénario. Pourtant, la pré-production aura donné du fil à retordre puisqu'il aura fallu créer le décor en studio, soit une cour entourée de 31 appartements dont 12 sont entièrement meublés et équipés d'un éclairage ardu à mettre en place. L'inspiration vient d'immeubles se situant dans le quartier New Yorkais de Greenwish Village, connu pour sa richesse culturelle. Pour permettre à la caméra de se déplacer au-dessus de la cour afin de respecter le point de vue de Jeff, une perche spéciale a été créée.

Avant de n'investir que la vision subjective de Jeff en utilisant surtout le champ-contrechamp, mais pas entre deux personnages mais bien entre le décor et le regard que le personnage porte sur ce décor, le film s'ouvre sur un plan d'ensemble de la cour, montrant aux spectateurs tous les éléments permettant de savoir où, quand et avec qui cela se passe. Sur une musique jazz dynamique reflétant l'ambiance dynamique du Greenwich Village dans les années 50, des rideaux s'ouvrent lentement tels des rideaux de théâtre dévoilant la scène. On découvre alors la vie qui s'anime dehors, comme une énorme décor de théâtre vu depuis une loge. On découvre alors les différents voisins qui se réveillent, se préparent, c'est le matin et il fait déjà très chaud. Puis la caméra revient dans l'appartement, on aperçoit d'abord la jambe plâtrée, puis un appareil photo cassé, la photographie qui a valu toute cette casse et enfin une série de photographies prestigieuses. C'est ainsi qu'on comprends en quelques minutes tous les éléments de base de l'histoire, le film peut commencer.

Grace Kelly s'impose comme star hollywoodienne grâce à Hitchcock et notamment à son apparition dans Fenêtre sur cour où elle fait figure d'icône de la femme moderne et glamour. Son style vestimentaire est d'ailleurs mis à l'honneur dans ce film où elle porte cinq tenues plus sublimes les unes que les autres, quatre robes marquant quatre entrées en scène puis une élégante chemise de nuit. Comme évoqué précédemment, le personnage de Lisa a été créé pour les besoins du film, et Hitchcock a demandé à Hayes de l'écrire en fonction de la personnalité de l'actrice, femme très élégante. Quand le personnage de Jeff en parle, elle est présentée comme parfaite et inaccessible, alors que Stella la voit comme l'épouse parfaite. Le point de vue du metteur en scène lui donne une aura supplémentaire, en l'introduisant telle une image de rêve, lumineuse. Elle est aussi le reflet des différentes femmes aux fenêtres voisines. Elle est celle qu'on désire comme Miss Torso, mais rêve de son grand amour comme Miss Lonelyhearts avant de pénétrer dans l'univers de Mrs Thorwald à la recherche de son sac à main et glisser son alliance au doigt...

Au début, les vies que mènent Lisa et Jeff sont un peu déconnectées, on découvre différents aspect de leur couple. Elle croira alors à des divagations dues à la chaleur et à la douleur lorsqu'il évoque un soupçon de meurtre chez l'un de ses voisins, jusqu'à ce qu'elle observe à son tour les fenêtres de Thorwald (Raymond Burr) et s'inquiète à son tour de la disparition de son épouse. Elle passe de divertissement à femme d'action en devenant les jambes de Jeff, allant à la pèche aux indices, mais noue un lien plus fort avec lui également au fil de l'intrigue. On verra à quel point ils tiennent l'un à l'autre.

Lisa sera la pièce maîtresse d'une partie de cache-cache marquant le point le plus angoissant du film, faisant d'elle un personnage d'action alors qu'elle était du côté des observateurs jusqu'à présent. Alors que Jeff a rassemblé bien trop d'éléments culpabilisant le voisin antipathique, Lisa décide donc de s'introduire dans son appartement pour résoudre l'énigme, à ses risques et périls. Le suspense est total, le spectateur est placé au même niveau d'anxiété que Jeff et Stella, les yeux rivés plus que sur les seules fenêtres qui les intéressent, réduisant ainsi le champ visuel et augmentant donc le sentiment d'opression.

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Fenêtre sur cour est un film faisant la part belle à la technique du cinéma. D'abord en installant un décor permettant de multiples saynètes, Hitchcock fait directement référence au cinéma muet qu'il affectionne particulièrement. Il raconte plusieurs petites d'histoires sans son sous l'oeil de son personnage-spectateur actif Jeff, qui n'est pas un voyeur maladif. Il semble découvrir son environnement pour la première fois tout comme le spectateur qui voit également ce qu'il observe, n'en sait donc ni plus ni moins que lui. L'utilisation d'un espace volontairement réduit pourrait faire trop référence au théâtre. Hors, Hitchcock amène la dimension cinématographique en l'animant grâce aux fondus enchaînés typiquement cinématographiques et l'utilisation de la lumière. 

Le décor est un personnage. Il paraît d'abord immense et lointain, comme la scène d'un théâtre ou l'écran d'un cinéma avec lequel on garde toujours la même distance. On ne descendra jamais dans la cour avec Lisa et Stella qui vont vérifier les plates-bandes, on restera avec Jeff à attendre leur retour. Puis, il fait écho à ce qu'il se passe dans l'appartement de Jeff, comme par exemple lorsqu'il trinque avec Miss Lonelyhearts qui boit seule chez elle, ou lors de ses échanges avec Stella sur l'idée d'un mariage avec Lisa alors que de jeunes mariés emménagent à côté. Jusqu'à la fin où le metteur en scène décide de bousculer tous ces repères en faisant débarquer chez Jeff celui qui aura été l'objet de ce voyeurisme, comme si le décor intervenait dans l'action, suite à l'introduction de Lisa chez l'observé qui découvrira alors pour la première fois Jeff, les rôles s'inversent, c'est l'arroseur arrosé. D'un point de vue unique, l'action ne s'arrête pourtant jamais et l'attention du spectateur est continuellement sollicitée.

Les femmes sont plus perspicaces et plus actives que les hommes dans Fenêtre sur cour. Jeff, lui qui aime l'action, se voit contraint de rester cloué à son fauteuil, la jambe plâtrée. Sa virilité est mise de côté, rarement montré à son avantage, la manière dont il se gratte la jambe est d'ailleurs assez ridicule, ce sont surtout les différentes expressions de regard qu'expriment James Stewart qui intéressent ici Hitchcock. L'introduction de son ami Doyle (Wendell Corey) est d'abord excitante, car on attend qu'il confirme les suspicions de crime. Mais selon lui, un homme ne commettrait pas un meurtre à la vue d'autant de voisins. Les deux femmes entrent alors en action, celles de Lisa ont déjà été évoquées plus haut. Stella (Thelma Ritter) exprime ses pensées sans filtre et fait preuve d'intuition féminine qui s'avère souvent juste, contrairement au pragmatisme du détective. Elle aussi sortira de l'appartement pour intervenir dans le décor. Les habituelles figures masculines, personnages d'action et protecteurs, sont inversées avec les figures féminines généralement vulnérables et en second plan (Jeff est incapable de retenir Lisa qui décide de s'introduire chez Thorwald).

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L'année suivant la sortie de Fenêtre sur cour, Hitchcock allant de succès en succès, il prendra la nationalité américaine et lancera la fameuse série télévisée Alfred Hitchcock présente. Même s'il ne réalise pas tous les épisodes, il popularise l'amour du public pour les histoires de meurtre, de mystère et évidemment de suspense dont il est lui-même aujourd'hui l'indissociable maître du genre. Toujours présent sur grand écran, il réalise par la suite d'autres chefs d'œuvres, mettant en scène ses éternelles héroïnes blondes : Vertigo, Les Oiseaux, Psychose...


Fenêtre sur cour est disponible en VOD sur FilmoTV et MyTF1VOD.


 


12 mars 2020

Retour à Zombieland ★★

 

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On prend les mêmes et on recommence ! Dix ans après le très fun Bienvenue à Zombieland on a plaisir à retrouver Colombus, Tallahassee, Wichita et Little Rock, cette fois-ci installés dans une très humble demeure, la Maison Blanche, rien que ça ! Ruben Fleischer, pour qui s'était le premier long métrage, s'est depuis affirmé avec Gangster Squad et le discutable Venom, et a aussi réalisé quelques épisodes de séries. Alors, quoi de neuf au pays des zombies ?

À part une évolution plus résistante et plus féroce des horribles créatures, pas grand chose. Le premier film plaisait par ses délires et les personnalités si extrêmes des quatre survivants qui créaient des situations hilarantes. L'horreur devient un gag, ça dézingue du zombie à tout va. Plus c'est crade, plus on se marre. On s'amuse des fameuses règles de survie de Colombus et leurs démonstrations à l'écran, c'est dynamique, ludique. Ce numéro deux, judicieusement intitulé Double Tap en VO, est un énorme clin d'oeil au premier film. L'histoire est presque identique, on croisera quelques autres survivants tous aussi déjantés que notre petite famille recomposée. Mis à part ça, la surprise n'étant plus tellement là, on continue seulement à rire aux gags pas très fins, mais avec un peu moins d'engouement.

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Finalement, ces zombies mutants n'effraient pas plus que les autres. Peut-être parce qu'on ne nous offre pas assez de confrontations avec nos tueurs professionnels ? Ou peut-être que les zombies ne sont qu'un prétexte à cette comédie pour exploser des cervelles ! L'histoire se concentre plus sur les états d'âme de Little Rock qui a bien grandi et commence à se sentir seule à la Maison Blanche, malgré l'enthousiasme toujours intact de Tallahassee. Alors on repart sur les routes, encore les mêmes quêtes de véhicules parfaits en running gag avec encore plus de surenchères que dans le premier film (on sent qu'il y a plus de budget), encore plus de conversations existentielles et un peu plus de "vivants" sur le chemin.

Même si on reste un peu sur notre faim par le manque d'originalité, le film satisfait car on retrouve tout ce qu'on a aimé dans le premier. C'est un peu comme ces séries qui offrent plus ou moins le même scénario à chaque épisode, on connaît les ficelles, mais on continue de regarder avec toujours autant de plaisir. Retour à Zombieland fonctionne si on a aimé le premier car il ne se prend toujours pas au sérieux. Après le délire avec Bill Murray, cette fois-ci Tallahassee se lache à la Maison Blanche avant d'avoir l'opportunité de découvrir le domaine du King Elvis Presley. Quand à Little Rock, elle qui rêvait d'aller au parc d'attraction Pacific Playland dans le premier volet, elle cherche cette fois-ci la compagnie de jeunes de son âge ce qui va la conduire dans un autre lieu encore plus incongru...

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Côté DVD, les bonus sont assez variés et font la part belle aux nouveautés du deuxième opus. Outre l'habituel commentaire du réalisateur qui permet d'en savoir plus sur la construction de son film et les anecdotes durant le tournage, on peut voir de courts sujets sur l'évolution des zombies, les choix des nouvelles voitures, la construction des décors et l'introduction des nouveaux personnages entre autre. 

C'est donc avec un certain plaisir qu'on appréciera Retour à Zombieland, parce qu'on s'est attaché aux quatre héros et leurs états d'âme, parce qu'on ne se lasse pas de les voir dégommer du zombie, et parce que l'humour gore et un poil ironique fonctionne toujours aussi bien. Côté réalisation, Ruben Fleischer s'est appliqué à mettre en avant le budget plus conséquent, avec des plans plus ambitieux comme celui d'ouverture où l'on découvre la Maison Blanche envahie par la végétation et entourée de zombies menaçants, mais au scénario pas très surprenant. En plus, une petite surprise bien plaisante nous attend dans le générique de fin, pour un hommage supplémentaire au meilleur moment du premier film !


Retour à Zombieland en DVD, Blu-Ray, Blu-Ray 4K UHD, Steelbook, coffret Zombieland 1&2 et VOD depuis le 11 mars. Édité par Sony Pictures France dont vous pouvez suivre toute l'actualité sur son site et sa page Facebook.


Découvrez le meilleur de l'action en films cette année ainsi que le top des productions d'horreur récentes.

24 février 2020

Maléfique : le Pouvoir du mal ★★

 

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Suite plutôt réussie du Maléfique sorti en 2014, Le Pouvoir du mal est construit sur un scénario simple et grand public (attention cependant, certaines créatures peuvent effrayer les plus jeunes) amenant en arrière plan une idée de l'importance de la protection de la nature et du respect du vivant. Aux commandes, on retrouve Joachim Rønning, un habitué des univers fantastiques, qui a déjà collaboré avec Disney en réalisant Pirates des Caraïbes 5 : La vengeance de Salazar.

Évidemment, Angelina Jolie renfile son costume à cornes qui lui va si bien, montrant de nouvelles panoplies de superbes costumes. Elle Fanning aussi est de retour, en parfaite princesse un peu candide mais courageuse, tout aussi bien gâtée avec ses jolies robes féeriques qui feront rêver les petites filles. La princesse et sa marraine vont cette fois-ci rencontrer la famille du prince Philipp (Harris Dickinson) en vu de leur mariage. Mais la mère de ce dernier, impeccablement interprétée avec la froideur et la vanité nécessaire par Michelle Pfeiffer, voit les choses bien autrement et fera preuve d'une fourberie détestable.

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Ceux qui me suivent connaissent mon aversion pour les remakes des grands classiques Disney en films live, quasi copié collé de dessins animés atemporels. En ce sens, Maléfique sort du lot, l'univers étendu de La Belle au Bois Dormant est plutôt bien pensé, et cette suite montre qu'il reste encore de l'imagination à revendre chez Disney. Certes, le film n'est pas très compliqué, le scénario reste assez linéaire, sans trop de surprises dans le déroulement de l'action. On prend cependant plaisir à découvrir la faille sensible de celle qui n'est plus la "grande méchante" d'un dessin animé culte, mais bien la protectrice de la nature contre les humains si destructeurs. Ce personnage ténébreux incarne finalement des valeurs positives et se montre bien plus bienveillant et sensible que la plupart des Hommes, en partie grâce à la princesse Aurore qui ne souhaite que la paix entre les deux royaumes.

Encore une fois, les costumes et décors sont splendides, chaque détail est à admirer durant le visionnage, et la qualité du blu-ray ne fait que les mettre en valeur. Côté effets spéciaux, on a un petit aperçu dans les bonus malheureusement peu approfondis, mais suffisant pour voir le travail colossal accompli. On aimerait voir plus de making of qui traite de la préparation physique des acteurs pour incarner des créatures volantes par exemple, il y a bien un sujet à ce propos mais qui reste abordé en surface.

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Maléfique : le Pouvoir du mal est à regarder en famille. Un peu long pour les plus jeunes, presque deux heures, on ne voit cependant pas trop le temps passer, la scène de guerre étant bien amenée et riche en actions. On en retient la beauté de cet univers féerique ainsi que la mise en garde écologique dénonçant l'Homme qui a tendance à détruire la nature, par méconnaissance et par peur. Elles sont pourtant si mignonnes les petites fées de la forêt !


Maléfique : le Pouvoir du mal en DVD, Blu-Ray, Blu-Ray 3D, Blu-Ray 4K UHD, et coffret Maléfique 1 et 2 depuis le 21 février, ainsi qu'en VOD. Édité par Disney DVD dont vous pouvez suivre l'actualité sur son site et sa page Facebook.


Découvrez le meilleur du cinéma en 2020 et autre style : les meilleurs films français 2020.


18 février 2020

Jojo Rabbit ★★★★

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Taika Waititi est en train de s'imposer comme l'un des réalisateurs les plus créatifs et les plus fun du moment ! Après avoir dépoussiéré le personnage un peu trop sérieux de Thor chez Marvel, le voilà qu'il aborde de manière déconcertante un thème qui ne prête pourtant pas à rire. En adaptant le roman de Christine Leunens, Le ciel en cage, dépeignant le quotidien d'un enfant endoctriné en pleine Allemagne nazie, il offre une vision singulière de ce qu'a pu être cette époque à travers le regard innocent de Jojo, un petit garçon de dix ans, tout en injectant son humour si particulier. Derrière sa bonne dose d'humour noir, Jojo Rabbit n'oublie pas la dure réalité de son sujet pour être plus touchant qu'il n'y parait.

L'ouverture du film donne le ton. Jojo est stressé par son besoin de bien faire et se donne du courage avec une série de "Heil Hitler" en guise de répétition en compagnie de son ami imaginaire Adolf avant de partir pour une nouvelle journée d'école. Le spectateur en rit forcément, parce que c'est un enfant et qu'on ressent immédiatement son innocence. On retrouve un traitement par l'humour similaire a ce qu'a pu faire Chaplin sur Le Dictateur. Et pour bien désinhiber ceux qui seraient encore retissent à rire, quoi de mieux qu'un générique de début mettant en scène des images de propagande sur un air joyeux des Beatles.

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Chez Taika Waititi, une école nazie a de folles allures de colonies de vacances. Le petit Jojo ne quitte pas son costume, il a l'impression de faire parti d'un club et son plus profond désir est d'intégrer la garde rapprochée d'Hitler. Le Capitaine Klenzendorf en impose avec son allure de héros, virile, un oeil en moins, à apprendre aux garçons à devenir des hommes et aux filles à devenir mères. Lui est moins fier de ce malheureux incident, c'est beaucoup moins valorisant d'être instructeur qu'un vrai héros sur le front. C'est Sam Rockwell qu'on a plaisir à retrouver dans la peau de ce personnage bien plus nuancé que ce dont il en a l'air. 

Jojo est incarné par l'adoble Roman Griffin Davis pour qui c'est un premier rôle. L'enfant est tout simplement extraordinaire, il joue juste sans jamais en faire trop. A seulement onze ans, il semble avoir compris toute la portée de son rôle et l'embarrat que pouvait avoir un enfant de son âge à cette époque en découvrant une jeune juive cachée chez lui, partagé entre une humanité naturelle et la haine qu'on lui enseigne à l'école. A ses côtés, il a la chance d'avoir pour maman Scarlett Johansson. Elle fait tout pour préserver l'innocence de son fils, consciente des ravages de l'endoctrinement. Aimante, courageuse et protectrice, l'actrice illumine par son dynamisme et sa sensibilité.

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Aucun acteur n'ayant eu l'audace de jouer ce pseudo Hitler, c'est Taika Waititi qui s'y colle. Issu de l'imagination de Jojo, celui qu'il appelle Adolf devient la voix de l'endoctrinement et ne fait que répéter avec des mots d'enfants ce qu'ils apprennent à l'école. Cet ami imaginaire est la parfaite incarnation du lavage de cerveau que les enfants peuvent subir, ce qui tourne le nazisme en ridicule et en montre un concentré de bêtises. Alors qu'on connaît la gravité de bruler des livres dans un tel contexte, ici cet acte est tourné en dérision comme une fête autour d'un feu de camp. Le scénario joue ainsi avec ce qu'on sait de l'Histoire pour nous montrer avec un humour noir délectable toutes les déviances du nazisme.

Satire joliment exécutée, Jojo Rabbit est une nouvelle preuve du talent de Taika Waititi. Avec ses trois casquettes de réalisateur, scénariste et acteur, il a su garder le juste équilibre entre l'humour, la poésie et le drame. Sa manière de montrer la folie nazie est tout à fait singulière dans le choix de rester à hauteur d'enfant et ainsi d'en extraire l'humanité et le sérieux nécessaire pour être bien plus qu'une sacrée farce.

12 février 2020

#Jesuislà ★★

Alain Chabat nous fait souvent rire, mais on a tendance à oublier à quel point il peut être tendre et attachant. Il suffit de le voir dans #Jesuislà pour s'en rendre compte. Quatorze ans après Prête-moi ta main, Eric Lartigau lui offre un nouveau rôle, celui d'un restaurateur basque un peu paumé et voilà monsieur Chabat transformé en homme amoureux d'une femme qu'il ne connaît que par leurs échanges sur Instagram, au point de partir sur un coup de tête à Séoul pour la rencontrer en pleine saison de floraison des cerisiers. Romantique ? Pas très adroit plutôt...

Le personnage se nomme Stéphane, il a deux fils dont il connaît si peu de choses, une ex-femme avec qui il s'entend bien, du monde autour de lui. Parmi les membres de son personnel, il y a Suzanne, interprétée par Blanche Gardin qui a adopté un bel accent du Sud Ouest pour l'occasion, très bavarde et très dévouée. Elle est au four et au moulin et ne s'inquiète pas lorsque son patron l'assure qu'il va bien. Il a aussi ses clients fidèles avec qui il n'hésite pas à partager la table à la fin de son service. Et pourtant Stéphane semble si seul, absent même. 

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Il est sans arrêt les yeux rivés sur son téléphone. Son seul plaisir est de recevoir des nouvelles de Soo via Instagram, une sud-coréenne curieuse et artiste. Il ne maîtrise pas toutes les subtilités de l'application mais cela lui suffit pour partager avec elle son quotidien. Jusqu'au jour où il décide sur un coup de tête de prendre l'avion et de la rejoindre à Séoul. Il la prévient in extremis avant le décollage, elle lui répond qu'elle viendra le chercher à l'aéroport. A son arrivé, il décide d'attendre Soo en lui envoyant des #Jesuislà sur Instagram, devenant tout à coup le roi du hashtag et des photos populaires.

C'est ici que commence une sorte de Lost in translation plus léger que celui de Sofia Coppola, et teinté d'humour. Jusqu'à présent Stéphane faisait plutôt de la peine, dès son arrivé à Séoul, il revit, redécouvre les choses. Mais il est surtout d'une naïveté touchante ! Évidemment il ne parle pas coréen et se débrouille dans un anglais approximatif. Son enthousiasme va amuser les personnes qu'il rencontre, d'autres se demandent ce que leur veut cet européen un peu trop avenant. Et son utilisation d'Instagram ne fait que traduire sa maladresse...

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On découvre alors un bon vivant, curieux, heureux, tout le contraire de ce qu'il était dans son restaurant. Eric Lartigau et Thomas Bidegain se sont amusé à écrire cette histoire légère et tendre comme une fausse comédie romantique. #Jesuislà est avant tout l'histoire d'un homme qui est passé à côté de sa vie et fait une petite crise de la cinquantaine, il a surtout besoin de se retrouver lui-même, la femme qu'il souhaite rencontrer est un déclencheur. Ils abordent aussi le pouvoir des réseaux sociaux, ce qu'ils véhiculent entre la réalité déformée, la popularité éclair, l'addiction qu'ils provoquent. Mais l'on comprend vite ce qu'il se passe et ça tourne en rond.

#Jesuislà n'est pas qu'une comédie romantique réconfortante, mais plutôt un film sur la quête de soi. Alain Chabat joue ici l'un de ses plus beaux rôles, dont le personnage qu'il rend tendre et touchant est empreint d'une douce mélancolie. On passe un bon moment mais malheureusement le scénario manque de surprise et s'épuise sur la fin, un film charmant mais futile.

30 janvier 2020

1917 ★★★★

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S'il y a des films qu'il est préférable de voir dans une salle de cinéma, avec de bonnes conditions d'image et de son (pour moi en imax), c'est bien celui-là. En hommage à son grand-père, Sam Mendes signe avec 1917 un film sensoriel qui plonge les spectateurs dans la boue des tranchées comme on l'a rarement vue auparavant. Deux heures quasi réelles, à couper le souffle, sous forme d'un (faux) plan séquence, à la poursuite de deux jeunes soldats britanniques lors d'une mission de sauvetage impossible.

1917 aurait pu s'appeler moins sobrement "Il faut sauver le soldat Blake". Évidemment on pense au grand film de Steven Spielberg quand on prend connaissance de la mission quasi suicide donnée aux soldats Blake et Schofield. Ils doivent remettre un message au colonel d'une autre division, située à quelques kilomètres d'eux, ce qui permettrait d'empécher la mort de centaines de leurs camarades. Parmi eux le frère de ce premier. Bien sûr, il n'y aurait jamais eu de volontaires pour traverser la ligne allemande déjà dévastatrice, alors quoi de plus malin que de piocher au hasard l'un des soldats ayant un proche à sauver pour lui donner le courage nécessaire pour affronter cette folle course après le temps ?

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Le temps, élément phare de 1917 tourné en un plan séquence, ou du moins en plusieurs plans n'en formant qu'un seul, plutôt deux si l'on considère une ellipse justifiée comme coupure. On peut aussi penser à Dunkerque de Christopher Nolan, sauf qu'ici on ne suit que le duo formé par les jeunes acteurs George MacKay et Dean-Charles Chapman en temps réel. L'immersion est totale. On les accompagne, avec la même crainte qu'eux, le danger est omniprésent, le calme inquiétant. Autour d'eux, on découvre la vie des tranchées, des paysages ravagés puant la mort, la peur inévitable.

La photographie de Roger Deakins est tout simplement sublime, il donne à la boue et à la grisaille de la campagne française une certaine esthétique avec laquelle on ressent l'humidité, le froid et la poussière tout en donnant la profondeur nécessaire à la mise en scène intelligente de Sam Mendes. Du champ/contre-champ subtilement chorégraphié lors du face à face des deux soldats avec leur général leur expliquant la mission, à la folle course de Schofield en plein combat au milieu des balles et des bombes, chaque mouvement de caméra est bien pensé pour un plan séquence grandiose. C'est ainsi que la mise en scène et le scénario sont profondément lié, tout est minuté, chaque ligne écrite a été pensée pour une durée précise à l'écran. Le temps est réfléchi mais l'espace aussi, embarquant facilement le spectateur au plus près des personnages mais aussi en lui donnant une vision d'ensemble de l'environnement qui les entoure.

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Au delà de l'esthétisme et de la prouesse technique, le scénario n'oublie pas l'importance de l'émotion. Aidé par la musique de Thomas Newman, on ressent très vite beaucoup d'empathie pour ces deux soldats jetés comme une bouteille à la mer qui a si peu de chance d'arriver à destination. D'un côté on est invité à connaître un peu plus intimement leur vie, surtout celle de Blake dont la seule motivation, en plus de sauver son cher frère, est d'obtenir une médaille. Quelle fierté pour sa famille ! De l'autre on comprend le ras-le-bol de cette guerre en croisant d'autres soldats blasés ou presque fous, on voit les dégats physiques comme psychologiques rendant absurde une quelconque récompense.

La première guerre mondiale a été une boucherie. Ce qu'en montre 1917 est bien plus qu'une reconstitution à la prouesse technique admirable, mais bien une immersion totale faisant ressentir l'émotion et l'épuisement de ces hommes, souvent trop jeunes, en l'espace de deux heures de leur vie dans la boue des tranchées. Là où beaucoup auraient abandonné, Sam Mendes met en avant un héros brave, qui n'accepte pas la défaite, grâce à un scénario qui met en valeur son extraordinaire mise en scène. Deux heures remarquables et passionnantes.

16 janvier 2020

J'ai perdu mon corps ★★★

Comment un film d'animation indépendant français se retrouve t-il nommé aux Oscars ? Tout simplement parce qu'il est admirable. J'ai perdu mon corps est poétique, sensible et d'une beauté visuelle remarquable. Adapté du roman 'Happy Hand' de Guillaume Laurant, scénariste de Jean-Pierre Jeunet, Jérémy Clapin s'est approprié cette histoire fantastique de manière originale, autant dans son écriture que dans son approche visuelle. Le dessin animé est tout approprié pour donner vie à cette main en quête de son corps perdu. 

Le film s'ouvre sur un accident, on découvre avec effroi un corps étendu sur le sol, du sang... Puis, dans un hôpital, ce n'est pas l'homme qu'on voit se réveiller, groggy, mais bien cette main qui va s'échapper à la recherche de son corps. S'ensuit alors un double récit, celui du périple de la main au cœur de Paris, et celui de Naoufel, son corps, lorsqu'il était encore entier. Entier, pas vraiment. Le jeune homme est blessé intérieurement depuis son enfance, il cherche lui-même à se reconstruire. Sa rencontre touchante avec Gabrielle sera une étape importante pour reprendre sa vie en main, si l'on peut dire.

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Visuellement le film est riche, les plans sont cinématographiques dans leur profondeur de champs, leur composition à la perspective remarquée donne un rendu parfois assez réaliste, c'est réfléchi comme si c'était tourné avec une caméra face à de vrais acteurs dans des décors réels. La mise en couleur et la délicatesse du trait apportent quand à elles la poésie qui rend ce film sensible. Le dessin doux met en valeur les matières grâce auxquelles on ressent les différentes ambiances selon les lieux.

L'immersion devient totale par le traitement du son. D'abord les dialogues, de qualité dans leur écriture et leur interprétation, emmènent encore plus de vie et de réalisme. Le doublage est habité, les voix, notamment de Hakim Faris, Victoire Du Bois et Patrick d'Assumçao, ont un grain qui fait écho à la beauté des images. La main ne parlant évidemment pas, c'est la musique de Dan Levy, du groupe The Dø, qui accompagne son périple en le rendant encore plus émouvant. La musique est un atout important au film, l'histoire montre l'importance du son, Naoufel est d'ailleurs attaché à des enregistrements sonores grâce auxquels il retrouve les sensations perdues de son enfance. L'aspect sensoriel est ainsi exacerbé, la main est portée par ses souvenirs tactiles dont la musique en traduit bien l'émotion. 

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D'une mélancolie profonde, J'ai perdu mon corps est désespérément beau par sa quête de retrouver quelque chose de perdu, un corps, des souvenirs, des sensations... Cette fable fantastique est touchante, la course poursuite menée par la main est pleine de rebondissements aux émotions variées, les flash back amènent une poésie tendre en découvrant qui est Naoufel, un jeune homme sensible et fragile. On met peu de temps à ressentir de l'empathie et ainsi une furieuse curiosité de savoir quand et comment il a perdu sa main, jusqu'au moment fatal où l'on voit l'accident se dessiner, le ventre noué... Jérémy Clapin signe un premier long métrage bouleversant et plein d'humanisme, réalisateur à suivre !  

08 janvier 2020

Les Filles du Docteur March ★★★

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Après Lady Bird, Greta Gerwig réunit de nouveau Saoirse Ronan et Timothée Chalamet dans l'adaptation du célèbre roman 'Les Quatres Filles du Docteur March'. Sa version apporte une certaine fraîcheur à cette histoire déjà adaptée plusieurs fois au cinéma comme à la télévision, c'est moderne, tendre et féministe juste comme il faut. 

Passer de Lady Bird aux Filles du Docteur March semble être aussi périlleux qu'un grand écart. Et pourtant, on ressent une certaine similitude entre ces deux films, se déroulant à deux époques différentes, mais montrant chacun une jeune femme culottée et déterminée, tenant têtes aux normes établies par la société. L'introduction du film résume de manière ingénieuse, par ce dialogue entre l'éditeur et la jeune écrivaine, ce que la société attend d'une femme pour une histoire convenue. Il n'est pas surprenant que Greta Gerwig réalise l'adaptation du roman de Louisa May Alcott, elle traite intelligemment du féminisme dans son cinéma, sans en faire trop, en étant toujours très juste et subtile.

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Saoirse Ronan illumine le film en étant Jo March, la plus audacieuse des sœurs. Elle dégage une fougue et une énergie visible à l'écran quand Emma Watson et Timothée Chalamet restent dans un registre qu'on connaît, sans surprise, la première à l'allure toujours trop polie, le second impertinent et séducteur. À leurs côtés, on retrouve Florence Pugg (tête d'affiche dans Midsommar et prochainement auprès de Scarlett Johansson dans Black Widow) et Eliza Scanlen qu'on découvre ici, les deux autres sœurs. Laura Dern est quant à elle la mère généreuse, Meryl Streep la tante hautaine qui rappelle Lady Violet dans Downton Abbey et Louis Garrel incarne Friedrich Bhaer, celui qui encourage Jo March à être encore meilleure.

Les quatre sœurs incarnent quatre profils différents, toutes créatives. Jo est celle en quête de liberté aux antipodes de ce que la société attend d'une femme, elle est prête à tout pour vivre de sa passion, l'écriture. Meg est l'amoureuse, elle choisit de se marier par sentiment et non par profit et n'osera pas développer ses talents d'actrice, contrairement à Amy qui cherche le bon parti pour vivre dans la richesse et la haute société tout en essayant d'améliorer ses talents de peintre. Et enfin la timide Beth, musicienne talentueuse, est la douceur incarnée encore trop jeune pour penser à son avenir.

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Les décors et costumes sont somptueux, l'univers visuel créé est un délice pour les yeux. On se retrouve dans un cadre chaleureux mais peut-être un peu trop propre. Tout est parfait chez les March, les menaces de pauvretés ou de maladie sont comme repoussés par cette bienveillance toujours présente, même si le drame n'est jamais loin et reste touchant par l'interprétation habitée des actrices. Leurs moments d'alégresse, comme leur pièce de théâtre maison, est un petit plaisir à regarder. La mise en scène est dynamique, on ne s'ennuie pas même si on connaît l'histoire alors que le film dure plus de deux heures.

Les Filles du Docteur March montre un féminisme optimiste, sans compétition, résolument moderne à une époque qui ne l'est pas. Jo est un personnage qui veut vivre ses rêves et qui s'en donne les moyens, nourrie par sa générosité, son impertinence et son audace. Elle est une héroïne nécessaire qui redonne confiance en soi dans une atmosphère peut-être un peu trop sereine mais d'un bonheur appréciable. Le prochain projet de Greta Gerwig s'annonce encore surprenant puisqu'elle va donner vie à Barbie sous les traits de Margot Robbie au physique parfait pour le rôle ! Affaire à suivre...