J'ai profité de l'organisation d'une masterclass en présence de Roschdy Zem et son producteur Nicolas Altmayer au Gaumont Opéra pour découvrir Chocolat, l'étonnante histoire oubliée du premier clown noir à Paris, à la fin du XIXème siècle. Voici ce que j'ai retenu de leurs propos.

 

Mais avant petit rappel de l'histoire. Le clown Footit, ayant déjà connu son heure de gloire et cherchant à renouveler ses numéros, rencontre Chocolat, un noir jouant aux cannibales dans un petit cirque de province. Il voit en lui du talent et le convainc de former un duo inédit. Très vite le succès les amène à jouer dans un cirque renommé de Paris. Chocolat, de son vrai nom Rafael Padilla, va alors découvrir les vices de la richesse et de l'alcool au risque d'abimer sa carrière prometteuse, mais aussi être confronté aux regards d'une grande majorité de français voyant pour la première fois un homme de couleur.

 

Ce film est une adaptation libre du livre "Chocolat, clown nègre : l'histoire oubliée du premier artiste noir de la scène française" de Gérard Noiriel. Lors de la masterclass, le public semblait se poser beaucoup de questions sur l'histoire de cet homme et la véracité des faits. Très intelligemment Roschdy Zem a expliqué qu'il n'avait accès qu'à très peu d'archives, dont les quelques films des frères Lumière, mais il a du imaginer ce qu'aurait pu être son histoire, en se permettant quelques modifications pour mieux coller au langage cinématographique. Depuis, d'autres archives sont apparues et n'ont pas pu être exploitées dans le film. Ne voyez pas en Chocolat un documentaire sur comment un noir peut-il s'imposer artiste à l'époque coloniale ou tout simplement une histoire vraie, voyez-y plutôt une histoire de cinéma avec des prises de liberté compréhensives, mais dont le message transmis est réel. Justement, le producteur illustre ceci avec une citation d'Alexandre Dumas : "il est permis de violer l'histoire, à condition de lui faire un enfant".

 

Roschdy Zem signe ici son quatrième long métrage. Il retrouve un sujet qu'il aime traiter : la confrontation de deux personnages que tout oppose. Footit est blanc, perfectionniste, travailleur, économe et mystérieux. Chocolat est noir, opportuniste, rêveur, joueur, extravagant. Quand ils se rencontrent, ils n'ont rien en commun hormis le cirque, et c'est bien la seule chose qui enclenche cette attirance entre eux, qui va les réunir dans la notoriété de leur oeuvre. Au fond, ils ont soif de la même chose, faire rire leur public. Une autre chose les oppose, c'est le regard de la société. A l'époque, on ne sait pas ce qu'est un étranger d'Afrique ou d'Asie, il y a un côté exotique renvoyé par les colonies, mais beaucoup de peur face à l'inconnu. Cette ignorance fait partie des points forts à traiter pour le réalisateur, avec d'un côté les gens méfiants et leur curiosité et de l'autre la soif de découverte du jeune clown et sa réaction face au racisme naissant. Mais avant tout, il voulait éviter le misérabilisme et porter son personnage vers le haut, l'obligeant à traiter son second rôle comme quelqu'un de plus fort pour accentuer l'effet de combat.

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Le duo Omar Sy / James Thiérrée est magique. Moi qui ne suis pas familière des clown et qui n'aime pas tellement ce genre de performance, j'ai été éblouie par le résultat de leurs numéros. A la base, le scénario avait été écrit bien avant le succès d'Intouchable. Les sociétés de production, étant face à un film à gros budget, ne pouvaient s'engager dans cette aventure qu'avec une tête d'affiche rentable. Lorsque qu'Omar Sy a connu le succès, l'histoire a refait surface et il a été emballé pour camper ce rôle. Restait à savoir qui allait être son clown blanc. Ce serait son agent qui a émis l'idée de James Thiérrée, artiste aux multiples talents reconnus, petit fils de Charlie Chaplin et baignant dans l'univers du cirque depuis qu'il a quatre ans, pour ne citer que ça. Il a d'abord été retissant pour participer à ce projet, ayant peur que le cinéma ne salisse l'image du Cirque. Après près de six mois de séduction, il accepte sous condition d'élaborer lui même les numéros. C'est ainsi que pendant quatre semaines, temps finalement très court, il a travaillé avec Omar Sy pour refaire vivre le duo Footit/Chocolat. Pour ce dernier, qui a l'habitude de faire passer l'humour par les paroles, il a du travailler le langage du corps pour coller à son personnage. Le résultat est superbe, authentique, sublimé par des costumes magnifiques. 

 

L'implication de Thiérrée est telle que lorsqu'il présente ses numéros à Roschdy Zem, ils font chacun une vingtaine de minutes. Il les a créé d'après les archives des films des Lumière, mais comme de vrais numéros, pas seulement des extraits. Là aussi il colle parfaitement à son personnage par son perfectionnisme et prouve qu'il est un enfant pur du spectacle vivant. Il a tout de même personnalisé chacun des numéros avec son grain de folie, les rendant très certainement vivants et plus crédibles qu'on ne peut imaginer. L'équipe technique a du s'adapter pour les prises de vue, ils ont notamment utilisé une steadycam pour capter au mieux le mouvement permanent du duo qui était en condition réelle de représentation.

 

Parmis les libertés que les scénaristes se sont accordées pour mieux servir le message du film, il y a le rôle de Marie (joué par Clotilde Hesme) et la pièce de théâtre dans laquelle veut jouer Chocolat. Le personnage de Marie a été modifié pour simplifier la narration. Elle n'était pas infirmière dans la réalité mais c'était utile pour amener le personnage d'Omar Sy à l'hôpital de manière plus limpide. Aussi, elle est présentée comme veuve alors que dans la réalité elle a divorcé pour vivre un amour qui à l'époque était tabou. On comprend ces choix pour ne pas alourdir l'histoire d'autres problématiques et vraiment rester concentré sur le personnage principal. Lui même, dans la réalité, parlait très mal le français. Il était originaire d'une colonie espagnole et avait en plus un fort accent. Il ne savait pas lire et donc avait du mal à apprendre un texte. Pour des raisons qu'on peut comprendre, dans le film il parle bien français mais ses difficultés d'apprentissage sont bien montrées. Par contre, la pièce dans laquelle il veut jouer, Othello, est un choix fortement symbolique. Là aussi des libertés ont été prises pour le bien du message à passer. En réalité, c'est dans une simple pièce burlesque qu'il doit jouer, le côté sérieux de la pièce de Shakespeare mais surtout le fait qu'Othello soit noir dans l'histoire originale, jamais interprété par un comédien noir à l'époque, impose une vision de courage et d'envie de reconnaissance de son protagoniste. La chute qui s'en suivra est encore plus poignante et violente.

 

Je n'aurais peut-être pas ressenti et compris la même chose si je n'avais pas assisté à l'échange très enrichissant entre le réalisateur accompagné de son producteur et le public aux questions variées. Pour moi Chocolat remplit son contrat de divertissement grand public, aborde avec respect le sujet difficile du racisme en époque coloniale et l'image de l'artiste en quête de reconnaissance. Bien qu'on n'ait qu'Omar Sy pour jouer ce rôle en France, son talent n'est pas à discuter. Quant à James Thiérrée, il a été une découverte pour moi et m'a complètement ébloui par sa justesse et sa force. Je suis bien curieuse de le découvrir sur scène. Ma seule déception se pose sur quelques longueurs et répétitions dans la seconde partie du film, mais je retiens surtout la première partie avec la naissance des spectacles et la découverte du duo dans des numéros magiques et hilarants.