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Elephant Man est aujourd'hui un film à part dans la filmographie de David Lynch, seule œuvre humaniste avec Une histoire vraie (1999), et pourtant l'une de ses plus belles réalisations. À la fin des années 70, David Lynch est un jeune artiste sans un sou, mais toujours enthousiaste et investi dans chaque projet qu'il entreprend. Il n'a jusqu'alors réalisé que quelques courts-métrages. Quand on lui propose d'intégrer l'AFI (American Film Institute) à Los Angeles, il quitte Philadelphie pour la Californie et en profite pour réaliser son premier long-métrage, Eraserhead. Auto-produit, fabriqué "à la débrouille" avec une équipe d'une dizaine de personnes, un tournage étalé sur plusieurs années entrecoupé de pauses forcées, Lynch est finalement arrivé au bout de ce film atypique et inclassable qui contient les prémices de ce qui définira son univers. Eraserhead est une fable glauque, un voyage dans l'esprit de son personnage principal. On y décèle déjà son goût pour le détail dans le décor et le travail du son, l'exploration de l'esprit humain à travers les rêves et les cauchemars, son attirance pour les êtres difformes et la violence des relations humaines, tout en gardant un certain onirisme. Le film trouvera son public et sera un vrai coup de cœur pour Stuart Cornfield, alors étudiant en production cinématographique, qui finira par ouvrir une porte d'Hollywood au jeune réalisateur.

Pressentant en Lynch un immense talent, Stuart Cornfield est enthousiaste à l'idée de monter son prochain projet, Ronnie Rocket, l'histoire d'un petit homme aux cheveux rouges coiffés en Pompadour se nourrissant d'électricité, dans une ville industrielle surréaliste de laquelle il est impossible de sortir... Ce pitch trop complexe et difficilement résumable demande en plus des effets visuels trop complexes pour l'époque et aucun studio ne souhaite le financer. La fin des années 70 voit le cinéma d'auteur enchaîner les échecs, Scorcese avec New York New York, de Palma avec Blow Out, Friedkin avec Le Convoi de la Peur, face à des films plus commerciaux qui ont fait la gloire d'Hollywood et des Spielberg/Lucas dans la décénie suivante avec E.T., Les Dents de la Mer et évidemment la saga Star Wars. Le jeune réalisateur ne se laisse pas abattre et demande à Cornfield s'il peut lui proposer à la place un scénario qu'il aurait déjà en sa possession. Transporté par cette histoire, Lynch choisit instantanément Elephant Man

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De fil en aiguille arrive sur le projet d'Elephant Man, Mel Brooks qui vient de monter sa propre société de production, Brooksfilm, avec laquelle il voudrait s'éloigner de la comédie. D'abord réticent à l'idée d'embarquer dans ce projet un réalisateur avec si peu d'expérience, il change radicalement d'avis après un visionnage d'Eraserhead. Il fait entièrement confiance à Lynch et le soutiendra dans tous ses choix. Même dans le risque de le laisser développer lui-même la prothèse du visage de l'homme éléphant que devra porter John Hurt. Sur Eraserhead, Lynch a quasiment réalisé tout les éléments de décor et prothèses lui-même, il en va de soi qu'il se sent le devoir de réaliser le "masque" d'Elephant Man. Il est allé prendre lui-même le moulage du corps de John Hurt et a travaillé durant des mois pour créer ce qui ressemblera en effet à un simple masque qui s'avère en plus importable. Désemparé par cet échec qui met en retard la production, il est prêt à jeter l'éponge, mais Mel Brooks le remotive en lui réitérant sa confiance et en lui rappelant son conseil initial, celui de ne pas vouloir à tout pris tout gérer, et confie ainsi le maquillage à un professionnel réputé, Christopher Tucker. Le planning est remanié pour tourner en priorité les scènes dans lesquelles n'apparait pas John Hurt, et Lynch a tout de même réalisé quelques éléments présents dans le décor avec la complicité du directeur artistique Bob Cartwright, comme un instrument de musique imaginaire visible dans la scène du début à la foire, une Lyra Box, sorte d'orgue de barbarie affublé d'une vessie.

Grâce au culot de Lynch qui s'est rendu au Collège de Médecine de Londres où est conservé le squelette de Joseph Merrick (de son vrai nom, rebaptisé John dans les notes du Docteur Treves), Tucker a eu accès au moulage original du corps de l'homme éléphant. Constitué de plusieurs éléments, le maquillage qu'il met en place est très complexe. Les pièces qu'il produit ne sont utilisables qu'une seule fois, il doit donc les reproduire pour chaque journée de tournage. John Hurt se rendait sur le plateau dès 5h du matin pour se faire maquiller jusqu'à midi, puis le tournage durait jusque vers 22h. Ce rythme le contraint de ne tourner qu'un jour sur deux, les prothèses l'empéchant en plus de manger correctement, ne laissant que peu accès à sa bouche. Il se contentait en général que d'un œuf cru mélangé à du jus de fruit, mais ne s'est jamais plein de ces conditions assez difficiles, au contraire il était très impliqué dans son rôle.

Vidéo de Christopher Tucker et John Hurt parlant d'Elephant Man :

Bien que Lynch se sente très à l'aise et inspiré par ce projet, il a été accueilli avec beaucoup de méfiance par la plupart du casting et des techniciens dès la période de pré-production. Mais très vite les doutes se sont dissipés, Lynch présente à l'ensemble de l'équipe sa vision des choses qui sonne juste pour tout le monde et acquiert ainsi leur confiance. Le seul qui restera en conflit avec le réalisateur jusqu'à la fin du tournage sera Anthony Hopkins. L'acteur voit d'un mauvais œil ce jeune réalisateur originaire du Montana et ne comprends pas comment il peut avoir une vision juste de l'Angleterre victorienne. Il arrivera même à faire sortir Lynch de ses gonds, alors déjà remarqué pour son calme et sa sérénité, lui reprochant de ne pas exprimer clairement ce qu'il recherche chez l'acteur. Pourtant son interprétation est magnifique, on retient en particulier le plan où il voit pour la première fois Merrick, les yeux humides et cette larme qui coule le long de sa joue.

Quand on découvre le film, son atmosphère particulière imprègne le spectateur dès la scène d'ouverture. Le Londres de l'ère victorienne voit apparaître des innovations industrielles, la fumée du charbon, les machines à vapeur. Les œuvres littéraires de l'époque en sont d'ailleurs empreintes comme les Sherlock Holmes de Conan Doyle ou Oliver Twist de Dickens. Lynch se sent à l'aise pour retranscrire cet environnement, qui lui rappelle en quelque sorte Philadelphie, ses usines et son ambiance sombre, qu'il a déjà exploité d'une autre manière dans Eraserhead. Lynch opte pour le format cinémascope jusque là plutôt réservé aux westerns et grandes épopées. Il préfère un noir et blanc un peu texturé et contrasté à la couleur, rappelant les gravures à l'eau-forte, mais qui est en même temps très doux comme les premières photographies, qui ne fait que magnifier cette ambiance dramatique. La combinaison de ces choix de format et de colorimétrie a laissé tout loisir au chef opérateur Freddie Francis, déjà oscarisé deux fois et dont le travail a été capital dans le façonnage de l'image des films de la nouvelle vague en Angleterre, de s'amuser avec l'ombre et la lumière.

La mise en scène introduit doucement la rencontre avec John Merrick. Elephant Man étant inspiré d'une histoire vraie retranscrite dans les romans The Elephant man and Other Reminiscences de Frederick Treves et The Elephant Man: a study in human dignity d'Ashley Montagu, Lynch est aussi intervenu dans le scénario pour en modifier surtout le début et la fin en y ajoutant un peu plus d'onirisme et d'émotions afin de s'éloigner du simple fait divers. Mel Brooks est aussi intervenu dans la réécriture de la version originale écrite par Chris de Vore et Eric Bergen, qu'il a fallu couper car elle était trop longue, et en a profité pour apporter une dimension plus dramatique.

Alors que le commun des mortels est effrayé à la simple mention de cet homme difforme, le spectateur va vite s'identifier au Dr Treves et ressentir la même fascination et empathie pour Merrick. On le découvre petit à petit, d'abord par le regard d'un public effrayé à la foire, puis par la vive émotion du docteur qui le découvre lors d'un spectacle privé. On découvre ensuite sa silhouette un peu plus précisément, sous un pardessus recouvert d'une cagoule, puis l'ombre de son corps derrière le rideau lors d'un conseil en médecine accompagné d'une description précise et médicale de son anatomie. C'est à ce moment là que le nom d'Elephant Man est officiellement prononcé. Jusque là, on ne l'a toujours pas bien discerné, ce n'est que lorsque une infirmière lui apporte son repas dans sa chambre d'hopital avec beaucoup de réticence qu'on le découvrira enfin, entre les cris de terreur de la jeune femme et la bienveillance du Dr Treves qui va rassurer tout le monde de l'innoncence et la gentillesse de Merrick.

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On découvre un être extrêmement délicat, intelligent, aux bonnes manières dignes de la bourgeoisie de l'époque. Il attire d'ailleurs l'attention d'une comédienne avec qui il établie un lien amical sincère, ainsi que de la cour royale. On touche un aspect de la complexité humaine que Lynch continuera à décliner dans son œuvre. Il sait retranscrire les différents sentiments, assez candides de Merrick, face à la cruauté humaine. D'un côté il y a le docteur et ceux qu'il arrive à convaincre de la bonté de Merrick qui sont protecteurs, et de l'autre on a toute la bassesse des hommes entre son "propriétaire" qui a noué une relation malsaine avec sa créature, il tient à lui mais l'exploite, et le gardien de l'hopital qui profite de le faiblesse de Merrick pour en faire sa bête de foire, ce qui donne lieu à des scènes assez malaisantes.

Après la scène d'ouverture qui met en image la légende sur l'origine des difformités de Merrick, Lynch met en images l'origine de ses souffrances et sa peur des Hommes dans un cauchemar. On y retrouve tous les éléments visuels qui instaurent une atmosphère anxiogène, un lieu sombre et clôt, des tuyaux, de la vapeur, la violence des coups et une série d'effets visuels purement liés aux rêves lynchéens. Le sommet dramatique sera atteint alors que Merrick pourra prendre la fuite grâce à d'autres bêtes de foire qui sont exploitées et moquées comme lui et qui ont en eux la qualité qu'on qualifie d'humaine bien plus que ceux qu'on considère comme humains. Viendra alors clore cette séquence la réplique qui reste culte aujourd'hui.

Elephant Man sera un succès auprès du public et des critiques mais partira bredouille des Oscars malgré ses huit nominations, éclipsé par le très en vogue Robert Redford qui raffle tout avec son film Des gens comme les autres. Lynch reste émerveillé par cette soirée où il est assis juste devant Martin Scorcese présent pour Raging Bull. Mel Brooks déclarera au lendemain de la cérémonie "Dans dix ans, Des gens comme les autres ne sera plus qu'une simple question de quiz, Elephant Man au contraire sera un film que les gens regarderont encore". Son flair était en effet indéniable.

Lynch est désormais en vogue à Hollywood, sa carrière est enfin lancée. Alors qu'il refuse de réaliser Le Retour du Jedi, il s'embarque dans Dune auprès de Dino de Laurentiis, où il rencontre Kyle MacLachlan qui deviendra par la suite son alter égo à l'écran, sans rencontrer le même succès qu'Elephant Man. Avec le recul, cet échec est un mal pour un bien car c'est après ce film qu'il peut réaliser Blue Velvet et poursuivre sa carrière telle qu'on la connaît aujourd'hui, avec des films très mystérieux dans son style très personnel, dont Sailor et Lula qui lui a valu une Palme d'Or en 1990, l'iconique Mulholland Drive ou encore la série désormais culte Twin Peaks.


Elephant Man est disponible à la location et à l'achat sur les plateformes de VOD, ainsi qu'en DVD et Blu-ray édités par Studio Canal

Et pour percer le mystère David Lynch :
- Un documentaire : David Lynch: The Art Life, de Jon Nguyen, Rick Barnes et Olivia Neergaard-Holm
- Un livre (passionnant) : L'Espace du Rêve, par David Lynch et Kristine McKenna, aux éditions JC Lattès