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Être enfermé chez soi et chercher à s'occuper comme on peut, ça vous rappelle quelque chose ? Fenêtre sur cour d'Alfred Hitchcock évidemment ! L.B. Jefferies, dit Jeff, se voit immobilisé suite à une fracture de la jambe. Reporter-photographe toujours avide d'action, il n'a plus que pour distraction l'arrière cour de son immeuble avec vue sur les fenêtres de ses voisins. Très vite il soupçonne Lars Thorwald d'avoir assassiné sa femme. Il en parle à sa fiancée, Lisa Fremont qui ne veut pas prendre au sérieux ses divagations d'homme qui s'ennuie avant de rejoindre l'avis de Stella, l'infirmière, qui trouve qu'il se passe quelque chose de louche. Jeff finit par demander de l'aide à son ami détective, que l'enquête commence...

Pour des histoires de droits, on a failli ne jamais revoir ce film qui a pourtant été un succès à sa sortie aux États-Unis en 1954, puis en France l'année suivante, tout comme La Corde, Sueurs froides, L'Homme qui en savait trop et Mais qui a tué Harry. James C. Katz, alors président d'Universal Picture Classic, les a restaurés pour une rediffusion dès 1984. Sans lui, nous n'aurions jamais vu ces films qui sont devenus des classiques du maître du suspense. Il a ainsi exaucé le souhait d'Hitchcock qui disait lui-même « je veux qu’on se souvienne de moi comme de l’homme qui a diverti des millions de gens à travers la technique du cinéma ».

Adapté de la nouvelle de Cornell Woolrich publiée sous le pseudonyme de William Irish, It Had to Be Murder, Alfred Hitchcock n'hésite pas comme à son habitude à retoucher le scénario écrit par John Michael Hayes. Il donne au héros campé par James Stewart un métier, celui de reporter-photographe, et ajoute donc de l'envergure à son personnage en lui offrant une qualité de fin observateur mais aussi du matériel justifiant un voyeurisme professionnel grâce à son téléobjectif. D'autres voisins viennent animer la vie de l'immeuble comme la sculptrice, la danseuse Miss Torso et le musicien chez qui Hitchcock fera son traditionnel cameo à la 25ème minute, tous artistes pour confirmer le style du quartier. Mais c'est surtout la création du personnage de Lisa, interprété par Grace Kelly, alors muse du réalisateur, qui apporte une réelle ampleur à l'histoire en étant la fiancée toujours bien apprêtée venant rendre régulièrement visite à son amoureux.

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Le tournage se déroulera sans accrocs car le metteur en scène a tout prévu dès le stade du scénario. Pourtant, la pré-production aura donné du fil à retordre puisqu'il aura fallu créer le décor en studio, soit une cour entourée de 31 appartements dont 12 sont entièrement meublés et équipés d'un éclairage ardu à mettre en place. L'inspiration vient d'immeubles se situant dans le quartier New Yorkais de Greenwish Village, connu pour sa richesse culturelle. Pour permettre à la caméra de se déplacer au-dessus de la cour afin de respecter le point de vue de Jeff, une perche spéciale a été créée.

Avant de n'investir que la vision subjective de Jeff en utilisant surtout le champ-contrechamp, mais pas entre deux personnages mais bien entre le décor et le regard que le personnage porte sur ce décor, le film s'ouvre sur un plan d'ensemble de la cour, montrant aux spectateurs tous les éléments permettant de savoir où, quand et avec qui cela se passe. Sur une musique jazz dynamique reflétant l'ambiance dynamique du Greenwich Village dans les années 50, des rideaux s'ouvrent lentement tels des rideaux de théâtre dévoilant la scène. On découvre alors la vie qui s'anime dehors, comme une énorme décor de théâtre vu depuis une loge. On découvre alors les différents voisins qui se réveillent, se préparent, c'est le matin et il fait déjà très chaud. Puis la caméra revient dans l'appartement, on aperçoit d'abord la jambe plâtrée, puis un appareil photo cassé, la photographie qui a valu toute cette casse et enfin une série de photographies prestigieuses. C'est ainsi qu'on comprends en quelques minutes tous les éléments de base de l'histoire, le film peut commencer.

Grace Kelly s'impose comme star hollywoodienne grâce à Hitchcock et notamment à son apparition dans Fenêtre sur cour où elle fait figure d'icône de la femme moderne et glamour. Son style vestimentaire est d'ailleurs mis à l'honneur dans ce film où elle porte cinq tenues plus sublimes les unes que les autres, quatre robes marquant quatre entrées en scène puis une élégante chemise de nuit. Comme évoqué précédemment, le personnage de Lisa a été créé pour les besoins du film, et Hitchcock a demandé à Hayes de l'écrire en fonction de la personnalité de l'actrice, femme très élégante. Quand le personnage de Jeff en parle, elle est présentée comme parfaite et inaccessible, alors que Stella la voit comme l'épouse parfaite. Le point de vue du metteur en scène lui donne une aura supplémentaire, en l'introduisant telle une image de rêve, lumineuse. Elle est aussi le reflet des différentes femmes aux fenêtres voisines. Elle est celle qu'on désire comme Miss Torso, mais rêve de son grand amour comme Miss Lonelyhearts avant de pénétrer dans l'univers de Mrs Thorwald à la recherche de son sac à main et glisser son alliance au doigt...

Au début, les vies que mènent Lisa et Jeff sont un peu déconnectées, on découvre différents aspect de leur couple. Elle croira alors à des divagations dues à la chaleur et à la douleur lorsqu'il évoque un soupçon de meurtre chez l'un de ses voisins, jusqu'à ce qu'elle observe à son tour les fenêtres de Thorwald (Raymond Burr) et s'inquiète à son tour de la disparition de son épouse. Elle passe de divertissement à femme d'action en devenant les jambes de Jeff, allant à la pèche aux indices, mais noue un lien plus fort avec lui également au fil de l'intrigue. On verra à quel point ils tiennent l'un à l'autre.

Lisa sera la pièce maîtresse d'une partie de cache-cache marquant le point le plus angoissant du film, faisant d'elle un personnage d'action alors qu'elle était du côté des observateurs jusqu'à présent. Alors que Jeff a rassemblé bien trop d'éléments culpabilisant le voisin antipathique, Lisa décide donc de s'introduire dans son appartement pour résoudre l'énigme, à ses risques et périls. Le suspense est total, le spectateur est placé au même niveau d'anxiété que Jeff et Stella, les yeux rivés plus que sur les seules fenêtres qui les intéressent, réduisant ainsi le champ visuel et augmentant donc le sentiment d'opression.

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Fenêtre sur cour est un film faisant la part belle à la technique du cinéma. D'abord en installant un décor permettant de multiples saynètes, Hitchcock fait directement référence au cinéma muet qu'il affectionne particulièrement. Il raconte plusieurs petites d'histoires sans son sous l'oeil de son personnage-spectateur actif Jeff, qui n'est pas un voyeur maladif. Il semble découvrir son environnement pour la première fois tout comme le spectateur qui voit également ce qu'il observe, n'en sait donc ni plus ni moins que lui. L'utilisation d'un espace volontairement réduit pourrait faire trop référence au théâtre. Hors, Hitchcock amène la dimension cinématographique en l'animant grâce aux fondus enchaînés typiquement cinématographiques et l'utilisation de la lumière. 

Le décor est un personnage. Il paraît d'abord immense et lointain, comme la scène d'un théâtre ou l'écran d'un cinéma avec lequel on garde toujours la même distance. On ne descendra jamais dans la cour avec Lisa et Stella qui vont vérifier les plates-bandes, on restera avec Jeff à attendre leur retour. Puis, il fait écho à ce qu'il se passe dans l'appartement de Jeff, comme par exemple lorsqu'il trinque avec Miss Lonelyhearts qui boit seule chez elle, ou lors de ses échanges avec Stella sur l'idée d'un mariage avec Lisa alors que de jeunes mariés emménagent à côté. Jusqu'à la fin où le metteur en scène décide de bousculer tous ces repères en faisant débarquer chez Jeff celui qui aura été l'objet de ce voyeurisme, comme si le décor intervenait dans l'action, suite à l'introduction de Lisa chez l'observé qui découvrira alors pour la première fois Jeff, les rôles s'inversent, c'est l'arroseur arrosé. D'un point de vue unique, l'action ne s'arrête pourtant jamais et l'attention du spectateur est continuellement sollicitée.

Les femmes sont plus perspicaces et plus actives que les hommes dans Fenêtre sur cour. Jeff, lui qui aime l'action, se voit contraint de rester cloué à son fauteuil, la jambe plâtrée. Sa virilité est mise de côté, rarement montré à son avantage, la manière dont il se gratte la jambe est d'ailleurs assez ridicule, ce sont surtout les différentes expressions de regard qu'expriment James Stewart qui intéressent ici Hitchcock. L'introduction de son ami Doyle (Wendell Corey) est d'abord excitante, car on attend qu'il confirme les suspicions de crime. Mais selon lui, un homme ne commettrait pas un meurtre à la vue d'autant de voisins. Les deux femmes entrent alors en action, celles de Lisa ont déjà été évoquées plus haut. Stella (Thelma Ritter) exprime ses pensées sans filtre et fait preuve d'intuition féminine qui s'avère souvent juste, contrairement au pragmatisme du détective. Elle aussi sortira de l'appartement pour intervenir dans le décor. Les habituelles figures masculines, personnages d'action et protecteurs, sont inversées avec les figures féminines généralement vulnérables et en second plan (Jeff est incapable de retenir Lisa qui décide de s'introduire chez Thorwald).

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L'année suivant la sortie de Fenêtre sur cour, Hitchcock allant de succès en succès, il prendra la nationalité américaine et lancera la fameuse série télévisée Alfred Hitchcock présente. Même s'il ne réalise pas tous les épisodes, il popularise l'amour du public pour les histoires de meurtre, de mystère et évidemment de suspense dont il est lui-même aujourd'hui l'indissociable maître du genre. Toujours présent sur grand écran, il réalise par la suite d'autres chefs d'œuvres, mettant en scène ses éternelles héroïnes blondes : Vertigo, Les Oiseaux, Psychose...


Fenêtre sur cour est disponible en VOD sur FilmoTV et MyTF1VOD.