On a toujours en tête les joyeuses mélodies de La La Land, première collaboration à l'écran entre le réalisateur Damien Chazelle et l'acteur Ryan Gosling. Pourtant, c'est bien sur First Man que leur rencontre a eu lieu. De fil en aiguille, la comédie musicale a simplement vue le jour plus rapidement. Chazelle avait habitué son public à des histoires de musiciens. Il se tourne ici vers une personnalité tout aussi passionnante que son batteur acharné de Whiplash, Neil Armstrong, premier Homme à poser un pied sur la Lune. Pas question d'un biopic purement historique, il explore la psychologie de cet homme bien mystérieux. 

Neil Armstrong évoque l'exploitation spatiale, le dépassement de soi, c'est encore un héros pour tous les passionnés de l'espace. Pourtant, on ne connaît rien de sa vie. Comparé à Buzz Aldrin qui continue à jouer de sa popularité, Armstrong s'est rapidement effacé après sa mission historique. Qui est cet homme, choisi parmi les meilleurs pour accomplir une étape primordiale de la conquête spatiale ? Damien Chazelle a délibérément choisi de diriger son histoire vers l'intime. La grande Histoire, on est sensé la connaître : Guerre Froide, l'URSS met la pression aux USA avec leurs avancés techniques rapides, le gouvernement américain est mis à mal par un peuple qui voit son argent partir en fumée dans des missions spatiales qui semblent tuer plus de pilotes que confirmer les avancés prometteuses de la NASA. 

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Le film s'ouvre sur une scène forte et tendue. Armstrong fait des tests de pilotages et se retrouve juste au dessus de l'atmosphère. Sa machine ne répond plus correctement aux commandes, il tente de ne pas paniquer et fait preuve de sang froid pour reprendre le contrôle. Ces quelques minutes déjà intenses sont un bel aperçu de ce que sera le film. La caméra tremble quand la situation n'est pas maîtrisée, le cadre se stabilise lorsque Neil reprend le contrôle. Ainsi la caméra évoque visuellement son état psychologique en permanence, que ce soit dans le cadre de sa mission ou dans sa vie privée.

Au delà du technicien, du pilote hors pair et de l'intelligence dont il peut faire preuve, et toutes les qualités indissociables à l'astronaute-héros, on découvre surtout un père de famille déchiré par le cancer de sa fille contre lequel tout son savoir ne pourra rien. Il perd l'un des êtres les plus chers à son cœur au moment où on lui propose de rejoindre le programme Gemini. De ses entraînements, on ne verra que le principal. Ce qui importe dans First Man est plutôt la relation avec sa femme, ses fils, ses amis, et surtout son comportement face à la mort. La mort, il la côtoie à chaque instant lorsqu'il est en mission, mais elle le hante plus par la perte de ses proches. Dans la capsule, on tremble pour lui, on ressent l'étroitesse de l'embarcation, tout semble pouvoir exploser à n'importe quel moment, et les bruits sont très inquiétants. Le spectateur ressent à la fois le danger et l'adrénaline d'une telle mission, la reconstitution est saisissante.

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Choisir Ryan Gosling pour incarner cet homme renfermé est une bonne idée. On entend souvent que l'acteur joue toujours de la même manière, il exploite toujours son jeu minimaliste ici qui va parfaitement bien avec son personnage. Lorsqu'il faut exprimer des sentiments forts, il est totalement crédible et appelle à l'empathie des spectateurs. Face à lui, Claire Foy, découverte dans la série The Crown, est l'épouse parfaite. Tout aussi expressive avec ses grands yeux, elle exprime logiquement la détresse d'être la femme d'un astronaute à cette époque. Tout est encore expérimental, le couple voit disparaître des collègues de Neil dans des missions ratées, et elle doit aussi garder son sang froid pour éviter de transmettre sa panique à leurs leurs enfants. Leur duo est très intense, on ressent leur complicité et le respect qu'ils portent l'un à l'autre.

Et puis il y a ces images de l'espace. Comme expliqué plus haut, les reconstitutions au sein des capsules spatiales font ressentir le danger, la vitesse, la fébrilité présente lors de chaque manœuvres devant être réalisées de manière si précise. L'espace est aussi très bien restitué. Chazelle s'est beaucoup documenté et s'est rapproché de la NASA pour obtenir des images réalistes. Au bruit des décollages chaotiques se démarque l'espace infini par son silence et sa noirceur. On a l'impression de découvrir aussi pour la première fois les sensations qu'auraient pu éprouver les astronautes en se retrouvant pour la première fois si loin de la Terre alors qu'on n'est pas à notre premier film sur le sujet. La reconstitution sur la Lune sera tout aussi bluffante, apportant une nouvelle vision plus poétique à ce qu'Armstrong aura pu ressentir là-haut.

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First Man est une réussite. Chazelle confirme son talent de metteur en scène en transformant la conquête spatiale en histoire humaine, sensible, profondément triste et forte. D'une mission héroïque, il en retient les sacrifices humains, navigant entre intime et dépassement de soi, tout en nous faisant ressentir chaque instant comme si on était dans l'étroite capsule avec eux. Le patriotisme souvent mis en valeur dans ce genre de film est allègrement remplacé par une émotion permanente, rendant cette histoire définitivement plus humaine.