Il y a des choses auxquelles on n'aurait jamais pensé : avoir envie de voir un film sur la natation synchronisée. Ce sport est pourtant assez fascinant, on l'aperçoit en général en zappant pendant les Jeux Olympiques, restant hypnotisé par cette justesse, ce rythme quasi militaire et cette capacité à évoluer avec tant de précision dans l'eau, le tout en groupe. Alors, quand on me propose de voir Guillaume Canet, Mathieu Amalric, Benoît Poelvoorde, Jean-Hugues Anglade et Philippe Katerine, pour ne citer qu'eux, s'essayer au ballet aquatique sous le coup de sifflet de Virginie Efira et Leila Bekhti, ça ne se refuse pas.

Première réalisation en solo pour Gilles Lellouche, Le Grand Bain ressemble à ce genre de comédie qui fait du bien en ce début d'automne. Le temps devient morose, l'air des vacances est bien loin, l'occasion de se détendre est bienvenue. Sans créer la grande surprise, le film nous embarque facilement dans l'aventure farfelue de ce club amateur de natation synchronisée masculine. Après une introduction bien menée, résumant le fond de notre société et la standardisation des genres, on découvre d'abord Bertrand (Mathieu Amalric très convaincant), père de famille dépressif. Il essaie de redonner un sens à sa vie, et choisit sans grande conviction d'intégrer ce club.

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Il rencontre alors Thierry (Philippe Katerine), certainement le plus enthousiaste et déluré de tous qui le présente au groupe : un père colérique, un chanteur raté, le radin arnaqueur, un jeune trop vieux pour obtenir un prêt, et Avanish (Balasingham Tamilchelvan) qui semble ne servir malheureusement qu'à être la minorité visible avec son gag à répétition. On fermera les yeux sur ce qui semble plutôt être un gros délire scénaristique sur le rôle de ce dernier. A les voir alignés au bord de la piscine, on peine à croire qu'ils prennent au sérieux leur activité, festival de ventres bedonnants et sens du rythme inexistant. Dans le vestiaire, l'ambiance est plutôt aux fins de soirées entre potes à refaire le monde. Puis en découvrant leurs vies, cela frôle presque le groupe thérapeutique, sans la natation synchronisée on aurait pu nommer le film 'Le club des dépressifs anonymes'.

Tout cela semble bien morose, et pourtant on se délecte de toutes leurs anecdotes, de ces situations bancales, parfois touchantes, parfois très amusantes.  La qualité des dialogues y est pour beaucoup, l'écriture est incisive, teintée de cynisme, et le jeu énergique. Les têtes d'affiche ne se font pas d'ombre, au contraire ils brillent tous. C'est juste un peu dommage pour le personnage joué par Alban Ivanov qui reste très en retrait et aurait pu être mieux développé. Mon coup de cœur sera pour Philippe Katerine, extraordinaire dans ce rôle, un peu fou-fou à l'image qu'on se fait de son côté chanteur, à qui ont fait dire les pires banalités et dans sa bouche c'est tout simplement magique.

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Ils ont beau galérer chacun à leur manière, la motivation dont ils peuvent tout de même faire preuve lors de leur cours rend leur vie incroyable. Entre moqueries de leur entourage, catastrophes chorégraphiques auxquelles on assiste durant leurs entraînements, tensions qui émergent au sein du groupe, ils gardent la tête haute et ne baissent pas les bras. Sans vous dévoiler leurs intentions, ce groupe fait penser à The Full Monty. Sans être similaire au film de Peter Cattaneo, les grandes lignes sont comparables. Mais Gilles Lellouche introduit en trame de fond un sujet très actuel, s'attaquant aux genres. Qui a décidé que la natation synchronisée serait un sport féminin ? Il n'est plus question de virilité mais de confiance en soi. En s'affirmant dans cette activité dénigrée, ils s'affirmeront dans leur vie tout court.

Ce qui fonctionne, c'est que cette comédie n'est ni calibrée, ni grand-guignolesque, elle est sincère. On nous sert des loosers ni plus ni moins, on pourrait aussi se moquer d'eux mais on va vite les adopter, l'ampathie nous submergeant. La différence vient aussi d'une réalisation énergique, aux cadrages expressifs, au montage incisif et la photographie vivante. Lellouche n'a laissé aucun détail de côté, mais s'est peut-être un peu trop emballé sur l'écriture de la fin de son film, un poil extravagante à mon goût, une issue plus raisonnable n'aurait enlevé en rien l'émotion gagnée jusque là. Accueilli chaleureusement à Cannes en mai dernier et lors des avant-premières déjà programmées depuis, Le Grand Bain est bien parti pour conquérir le public français. En salle le 24 octobre.