En général, quand on attend beaucoup d'un film, il y a des risques d'être déçu. Ici ça a été mieux que ça, j'en ai eu plus que ce dont je pouvais m'attendre. Romain Gavras s'est éclaté avec son casting cinq étoiles à faire un film de gangsters modernes, tout aussi géniaux que loosers. Son héros ? François, petit dealer, dont le but n'est pas de devenir le plus gros caïd de sa zone, non, lui, ce qu'il veut, c'est sortir de tout ça pour distribuer du Mister Freeze au Maghreb... Tout simplement génial !

Avant d'aller voir Le Monde est à toi, je n'avais vu que l'extrait dans lequel Vincent Cassel se voit expliquer, au bord d'une piscine, hébété, la théorie du complot et la dominance des Illuminatis par deux jeunes bien perchés. Sans connaître les personnages à ce moment là, je me régalais déjà. Et puis il y a eu cette série d'affiches très attractives, présentant des groupes de personnages en V, avec le leader de chaque groupe au centre, qui donne envie de les découvrir, de savoir qui ils sont les uns par rapport aux autres, parce que ça en fait une ribambelle de personnages !

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Le scénario est intelligemment construit, il propose un bon développement de l'action comme de ses protagonistes. Rien n'est superflu, chacun a sa place et son utilité. Karim Leklou (Réparer les vivants) et Sofian Khammes (Chouf) seront des découvertes pour certains, des confirmations de talent pour d'autres. À leur côté, on redecouvre Isabelle Adjani parfaite et surprenante en mère chef de gang-pickpoket, on se délecte d'un Vincent Cassel complètement à l'ouest dans ses monologues surréalistes, on adore toujours François Damiens à l'exubérance borderline, pour ne citer qu'eux.  
 
On se fait facilement embarquer dans cette folle histoire. François est très vite attachant. On a beaucoup de curiosité sur ce qu'il est au fond de lui, sur son passé subtilement évoqué, et surtout sur son ambition d'être à la tête de la licence Mister Freeze au Maghreb ! On se retrouve face à une contradiction terrible : alors qu'il veut plus que tout se ranger pour vivre une vie tranquille et réfléchie avec ce projet, il va devoir accepter un plan qui pourrait l'envoyer au trou pour un bon bout de temps si ça rate... Au contraire, si cela fonctionne, ce sera son dernier gros coup, celui qui le libérera de sa misérable vie de petit dealer. Et forcément, il a beau être organisé, il a trop d'énergumènes imprévisibles à ses côtés, entre sa mère castratrice, son ex-beau-père déjanté, sa copine enflammée, ou les deux Mohammed prêts à tirer à la moindre tension... 

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L'histoire ne stagne jamais. On est beaucoup dans l'action, on nous offre ce qu'il faut d'émotion, Karim Leklou montre d'ailleurs une grande palette dans son jeu, parfois tête de mule, parfois amoureux, parfois humilié, parfois simplement triste ou stupéfait, ses regards en disent long, il dégage quelque chose d'intense. Il est peut-être le seul de qui on ne rit pas, les autres en revanche sont parfois tellement débiles, pathétiques ou surprenants qu'on en rit aisément. Attention, on n'est pas dans le gag bête et méchant. Des situations et des dialogues deviennent comique, on ne nous impose jamais le rire gras, tout vient naturellement et c'est fantastique. On ressent le même plaisir qu'en regardant un Audiard, du Tarantino ou des frères Coen. 
 
Et puis il y a cette esthétique. Romain Gavras, co-fondateur de Kourtrajmé, fils de Costa-Gavras, s'est déjà fait la main sur un grand nombre de court-métrages, clips et publicités ultra-stylés. Son premier long-métrage, Notre jour viendra, sorti en 2010, n'a pas enchanté les critiques malgré sa singularité. Et pourtant, ce réalisateur a son univers. Grâce aux contraintes des formats courts et commerciaux qui demandent à être créatif, pour cause de faible budget ou d'univers spécifique d'un produit, il a su aiguiser son sens esthétique qu'il sait parfaitement allier à la narration. Ainsi, il nous offre 1h40 de plans ultra léchés, aux compositions graphiques (ses plans qui rendent une façade d'immeuble immonde en objet architectural de musée, un bonheur pour les yeux), aux couleurs vives pour jouer en permanence avec l'esthétique kitch qu'il a choisi pour habiller son film. Il rend le kitch ultra classe, du buffet trop chargé en décoration au total look léopard, tout y passe et c'est beau. 

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Il a fait de la magie avec la bande son aussi. Comment enchaîner du rap, de l'electro et de la bonne vieille variété française et même internationale ? Et bien, de la même manière qu'il mélange Isabelle Adjani, Philippe Katerine, Vincent Cassel, Karim Leklou, Oulaya Amamra, François Damiens, Sam Spruell et tous les autres. Tel un chef d'orchestre, il a accordé tous ses instruments pour les faire jouer ensemble. Et ça sonne juste. La bande son passe de Booba à Sardou, de PNL à Toto ou encore de Jamie XX à Daniel Balavoine sans que cela choque. On se prendrait même au jeu du karaoké nous aussi !
 
On entend parler des comédies françaises, toutes finalement assez calibrées, chacune avec leur vedette comique. On commence à bien connaître la recette, et personnellement j'en ris de moins en moins, je finis par les bouder. Et puis Romain Gavras débarque avec ce film fou, mi-comédie, mi-action. On rit, on est pris en haleine, il prouve qu'on peut faire de belles comédies d'actions en France sans les moyen d'un Taxi 5 certainement. Le Monde est à toi, c'est un film où l'équipe s'est fait plaisir, et où le public devrait prendre aussi du plaisir. En tout cas, j'en ai pris, et j'ai déjà envie de le revoir. On veut d'autres films comme ça Romain Gavras !