Une ode à la liberté. Bizarrement oublié par le jury du 71ème Festival de Cannes, Leto est le premier film que j'ai pu découvrir lors de la programmation spéciale organisée au Gaumont Opéra, pour Cannes à Paris. Ce fut un enchantement. Leto est un film singulier qui invite chaleureusement le spectateur dans son univers surréaliste quelque peu atypique, en noir et blanc, mais pas que...

Le présent est en noir et blanc, les souvenirs s'accordent de la couleur... Ce n'est pas banal. Ce noir et blanc, bien plus que seulement esthétique, même s'il est bien assorti au côté nostalgique du rock'n'roll, évoque la répression du gouvernement soviétique, cette société bridée par des idées régressives. Le quotidien est morose et froid. Seuls les bons moments entre amis, le pouvoir de la musique, apportent de la chaleur. Le début des années 80 est haute en couleur en occident, beaucoup de choses bougent, mais en URSS, l'idéologie soviétique interdit tout penchant pour cette culture vue comme la dépravation même.

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Kirill Serebrennikov n'était pas présent au Festival de Cannes. Il n'avait pas fini de monter Leto alors qu'il a été assigné à résidence, accusé de détournement de fonds publics par les autorités russes. Enfermé, il termine tout de même son film et offre une œuvre au parfum pourtant si fort de liberté, intégrant des clips surlignés de traits expressifs et de musiques aux paroles qui prennent soudain tout leur sens. Il s'évade littéralement via l'écran, à l'image d'un de ses personnages encore enivré, perdu dans un appartement trop étroit pour contenir autant d'énergie et d'envie de vivre et pourtant...

Nous sommes à Leningrad, c'est l'été en ce début d'années 80. Un nid de rockers à la créativité débordante ne cherche qu'à s'exprimer. Ils sont plein d'énergie, d'envie, d'espoir. Mike (Roman Bilyk) en est la figure de proue, ses lunettes de soleil clouées sur le nez, son look décontracté. Parmi eux, Viktor (Teo Yoo) sort du lot et Natacha (Irina Starshenbaum), la femme géniale de Mike, semble déceler en lui la perle rare. Le trio est magnétique et emporte le spectateur dans leurs mélodies, les textes de leurs chansons, leurs vies si énergiques et joyeuses dans un contexte qui voudrait le contraire.

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Ce film est incroyable créativement. En plus de témoigner d'une époque, il est bien plus qu'un témoin de l'Histoire, Leto se transforme en expérience visuelle et sensorielle qui sent bon le feel good movie. On aime ses personnages, on aime qu'ils nous emportent sur du bon son dans des choses qui n'ont pas existées. Le film s'entrecoupe de souvenirs composés à l'écran comme des triptyques, entremêlant l'image couleur de souvenirs chaleureux, de notes et autres expressions plastiques. Puis parfois, les scènes se transforment en délires fantasmés, surréalistes et curieux, faisant apparaître le personnage mystérieux du sceptique (Alexander Kuznetsov) qui semble sortir tout droit de notre tête, qui fait s'exprimer tout ce qui ne doit pas l'être. C'est tout simplement beau, vivant, entraînant, tout en y décelant un brin de mélancolie nécessaire.

Comme en occident, le milieu du rock russe est essentiellement masculin. Et pourtant, une femme est ici le point fort de cette histoire. Natacha est une femme de son temps, libre, amoureuse, passionnée. Elle impressionne aussi par le respect qu'elle impose naturellement. D'ailleurs, Mike évoque le fait que Mick Jagger, parmi toutes ses richesses, n'a pas de Natacha. Elle est un trésor.

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Et puis la bande son. Leto mérite d'avoir reçu le prix Cannes Soundtrack 2018 qui récompense la meilleure musique de film en compétition. Quand on aime déjà le rock de l'époque, on se délecte de la passion qu'a Mike pour T-Rex, Velvet Underground, les Stones, David Bowie ou encore Blondie. Ces personnages ne sont pas que des musiciens, ce sont avant tout des amoureux de musique, ils s'échangent des disques en contrebande et se font découvrir les chansons tels des enfants face à un sac de billes caché comme un trésor. Au delà du bon choix des musiques occidentales, on découvre le son russe qui s'en inspire, qui les réécrit et les réinvente. Avec les moyens du bord, les artistes ont composé des chansons qui n'ont rien à envier à ceux qu'ils admirent. Ils ont compris toutes les ficelles pour faire un tube, pour donner envie de danser. Le début du film, avec Mike sur scène dépeint d'ailleurs très bien l'ambiance si particulière dans laquelle ils évoluent. Le rock est universel, il jouerait dans un club de Londres, tout le monde danserait sans retenue. A Leningrad, les jeunes gens doivent rester sagement assis sur leurs chaises, osant à peine taper du bout du pied...

Leto est un film généreux, foisonnant de créativité et est un hymne à la liberté. Il a la force de ne pas être fataliste en choisissant de mettre en lumière de manière positive le bout de vie de ceux qui ont été des figures importantes du rock russe. 

En attendant sa sortie dans les salles françaises, prévue le 5 décembre 2018, voici un extrait :