Prix du scénario lors du dernier Festival de Cannes, Mise à mort du cerf sacré offre une histoire torturée, loin d'être simple et mettant le spectateur dans une position éprouvante. Quand certains vont subir le film, d'autres vont comprendre qu'il s'agit ici plus d'une expérience aux allures surnaturelles que de cinéma à l'état pur. On ne sait pas trop ce qu'on doit comprendre, Yórgos Lánthimos joue avec les nerfs de ses personnages et de ses spectateurs dans cette œuvre horrifique, tragique et dont on se délecte des pointes d'ironie parsemées de-ci de-là.

Là où je reprochais à Ruben Östlund de ne pas être allé au bout de sa folie dans The Square, bien que le jury lui ait décerné la Palme, je ne peux qu'applaudir Yórgos Lánthimos qui a lui su assumer son univers étrange du début à la fin de son film sans jamais en perdre la tension. Le malaise est présent dès la scène d'ouverture, sur cet écran noir au simple son des violons stridents de la musique de Bernard Herrmann, qui n'est nul autre que le compositeur attitré d'Hitchcock, jusqu'à la scène finale, devant cette brochette de personnages dont l'histoire est dure à digérer et toujours cette musique obsédante. 

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Mise à mort du cerf sacré est un ovni, une œuvre à part, un film qui sort des sentiers battus et qui pourtant est un hymne visuel au cinéma de Kubrick, un hommage aux ambiances du cinéma d'Hitchcock et même de Lynch par sa nature métaphysique. Même son affiche française perturbe, on verrait bien un monolithe se dessiner dans cette pièce au plafond trop haut pour être vrai. Kubrick semble être une grande source d'inspiration, des décors épurés irréels, une Nicole Kidman faisant écho à elle-même dans Eyes Wide Shut, des plans centrés rappelant les couloirs angoissants de Shining...

Quand le scénario fascine, le jeu des acteurs et cette lenteur imposée peuvent perturber. On se rend compte petit à petit que leurs dialogues sont toujours dits sur le même ton monocorde et posé, cette maîtrise n'est pas naturelle ou mal joué mais bien voulue pour accentuer l'ambiance torturée, transformant ce drame familial en film fantastique tordu à l'ambiance surnaturelle. On retrouve le duo Nicole Kidman / Collin Farrell après les avoir vu ensemble à l'écran dans Les Proies cet été. Ici ils forment une famille parfaite avec leur deux enfants Kim et Bob. Cette perfection n'est qu'une façade, puisque Martin vient jouer les trouble-fête. 

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Ce perturbateur n'a pu être campé que par un acteur aimant les rôles torturés, malades, perturbés. Avec seulement quatre ans de carrière à son actif et une bonne dizaine de films et séries, Barry Keoghan semble se plaire dans ce genre de rôle et multiplie les expériences. Après le gamin inconscient du danger dans Dunkerque, il est ici Martin, il horrifie à la fois la famille Murphy mais aussi le spectateur qui angoisse à chacune de ces apparitions. On ne sait pas ce dont il est capable, mais semble être une réelle menace. Face à lui, Farrell et Kidman paraissent bien faibles et l'évolution de leur famille, telle une lente descente aux enfers met très mal à l'aise. Leurs enfants, joués par Raffey Cassidy et Sunny Suljic font appel au pouvoir d'empathie du public et ça fonctionne. De plus, Bob a un semblant d'air du jeune Danny dans Shining, ce qui renforce inconsciemment le côté perturbant de certaines scènes.

La force de ce film repose dans son fort pouvoir de suggestion. Une menace est bien présente, on ne la comprend pas, la famille semble l'accepter mais l'appréhende sans la comprendre. On craint en permanence une violence invisible, l'ambiance devient glaçante et l'issue de ce drame nous laisse pantois. Yórgos Lánthimos a osé aller au bout de son idée folle, il n'avait pas le droit d'en faire autrement, mais il nous impose une souffrance psychologique puisqu'on veut savoir où on nous amène, on accepte de s'immicer dans cette attente folle, on est fasciné, on se laisse surprendre à rire de certaines situations. On se demande si on a le droit d'en rire, le malaise s'installe, le scénario est parfait, Lánthimos a gagné.